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"Quand le premier bébé a ri pour la première fois, son rire a éclaté en mille morceaux et ce fut le commencement des contes de fées."
James Matthew Barrie, Peter Pan
 

 "Athée pieds. Voilà ma religion. " 
Elie Semoun




Sale Gosse !  est mon espace, entièrement rempli de suffisance, de mégalomanie et totalement dépourvu de sérieux, où je vous présente mes Chefs d'Oeuvres littéraires et artistiques ! Car mon plus grand rêve (et il se réalisera j'en suis sûre) est de devenir écrivain célèbre! (Et aussi accessoirement scénariste, sorcière, costumière, pirate, metteur en scène, mousquetaire, illustratrice, princesse, fée et actrice... comment ça c'est pas possible?) Oui oui, célèbre, l'adjectif est nécessaire et obligatoire...

Sale Gosse !  est ouvert à tous, gros, maigres, moches, beaux, jeunes, vieux, goths et pompom girls, croyants et athées, jaunes, blancs, noirs et bleus, mais attention, Sale Gosse! est déconseillé (et non pas interdit, quand même) aux cons!

N'hésitez pas à me laisser vos critiques, surtout méchantes, j'adore ça !


 
You tube

Mercredi 05 Novembre 2008 à 17:25

Publié par Melle Psyche dans News

                     Je me suis ouvert un compte sur youtube il y a maintenant quelques mois. Je n'ai pas grand'chose mais compte tenu du peu de temps que j'ai, je trouve ça plutôt pas mal^^

Ce sont principalement des courts-métrages très courts et surtout très stupides!

                                                                               Mademoiselle Mars

 

Dernière video
 
pas de titre

Jeudi 01 Octobre 2009 à 15:16

Publié par Melle Psyche dans Romans

Et encore un début de roman^^ Pas de titre, je le continue mot à mots...

 

 

I

 

 

« J’ai vingt ans, je m’appelle Mélanie et dans deux mois, je vais mourir. Les médecins m'ont appris il y a une semaine que j'avais un cancer. C'est un cancer peu courant ici, et en France, on ne peut pas me guérir. Il faudrait que j’aille aux Etats-Unis pour ça, mais je n’ai même pas l’argent pour le voyage. Je suis au chômage, mon père s’est fait licencier et ma mère est morte. »

Bon, trêves de plaisanteries. Maintenant que j’ai réussi à capter votre attention, du moins je l'espère, et que vous êtes prêts à tout gober, je vais enfin pouvoir commencer à m’amuser. Je n’ai pas envie de vous raconter une histoire pleine de ces ingrédients (violence, politique, pathétique, sexe, pouvoir), qui feraient à coup sûr des lignes que vous allez lire un parfait best-seller. Je n’ai pas envie de raconter la vie d’un jeune de banlieue dans sa cité pourrie, ni celle d’un trentenaire bobo parisien dépressif ou les énièmes mémoires d’une mamie à la campagne pour attirer votre attention. Mon héroïne sera parfaitement stupide, hors catégorie, et son histoire également stupide et hors catégorie. Vous voilà prévenus. Et si vous continuez à lire, c’est parce que vous la valez bien.

 

Violette était bibliothécaire. Pendant des années, elle avait cru que c'était le métier de ses rêves. LE métier pour lequel elle était faite. Elle avait fait toutes les études adéquates pour obtenir un poste dans un établissement culturel tant convoité, et elle y était parvenue. Seulement cela faisait quelques mois maintenant que plus rien n'allait. En réalité, l'image qu'elle s'était faite de ce plus beau métier du monde était bien loin de la réalité. Elle avait toujours cru que ça se résumerait à partager sa passion des livres avec le monde entier. Il n'en était rien. Elle n'avait jamais aussi peu lu que depuis qu'elle avait été embauchée à Mirelon.

Déjà, le poste qu'elle avait consistait à équiper des livres à longueur de journée. Un vrai travail à la chaîne... Elle se demandait parfois en quoi ses six ans d'études de Lettres Modernes et Classiques lui étaient utiles pour poser du filmolux proprement sur les couvertures. Elle savait faire ça depuis sa première rentrée des classes.

Elle n'avait aucun fonds à gérer et à partager. Pas de secteur sur lequel elle aurait pu régner en maître. Espérer de plus obtenir celui de la littérature, c'était de l'ordre du rêve. Ce secteur, le plus prestigieux selon elle, était tenu depuis plus de quinze ans par un vieil homme acariâtre et de surcroit cul et chemise avec le maire. Impossible de le déloger. Il ne fallait pas y compter.

Quand elle était au public, ce qui à priori aurait pu vous paraître plus agréable, la seule question qu'on lui posait était irrémédiablement: « Où sont les toilettes s'il-vous-plait? ». Pas la moindre petite question du genre: « Pourriez-vous me conseiller un roman policier argentin du XIX ème siècle? », ce qui aurait été tout de même plus intéressant. Alors Violette se les inventait elles-mêmes, ces questions idéales de lecteurs, et enquêtait jusqu'à ce que, telle Dr House, elle ait trouvé la solution à l'énigme torturée de son usager virtuel. Seulement, c'était simplement son cerveau qui était torturé.

Parfois, Violette se disait qu'il aurait peut-être mieux valu installer des robots ici plutôt que des humains aux banques d'accueil, pour répondre aux questions.. Au moins, les robots ont l'avantage non négligeable de ne pas connaître l'ennui.

Car l'ennui, c'était ce qu'il y avait de pire. Quand elle travaillait en interne, elle pouvait au moins s'occuper les mains et se forcer à s'intéresser à son filmolux et à la pose des charnières. Au public, elle n'avait que le droit de rester gentiment derrière son ordinateur à l'écran vide et d'attendre sagement que quelqu'un daigne venir lui demander où étaient les toilettes. Elle ne pouvait même pas ranger les livres, parce qu'il fallait le faire en dehors des heures d'ouverture. Violette avait travaillé auparavant dans un musée pour payer ses études. Le musée ou la bibliothèque, pour elle, c'était devenu la même chose: un lieu de culture où les gens vont principalement pour pisser et chier. Il aurait mieux valu utiliser toutes ces foutues subventions pour installer partout des toilettes publiques géantes, sans les livres ni les œuvres d'arts, à part peut-être pour se torcher les fesses.

L'ennui était pire ici que dans son ancien musée, d'ailleurs. Là-bas, quand il n'y avait pas de visiteurs, elle avait le droit de lire et elle avait des belles choses à regarder. Ici, non. Les étagères grises aux ouvrages parfaitement alignés ressemblaient à des murs de briques et il était interdit de lire pendant le service. Ce qui était tout de même un comble pour une bibliothèque. Il faut dire que le conservateur... était très conservateur. Il fallait être en permanence disponible pour l'usager potentiel, qui bien sûr, ne venait jamais voir les bibliothécaires à l'étage, juste celles du rez-de-chaussée, qui faisaient le prêt. Au lieu d'installer des panneaux pour indiquer les WC... mais non. Le conservateur ne voulait pas défigurer son établissement. Mais, pensait Violette, si on mettait des panneaux, personne ne viendrait plus lui demander quoi que ce soit, et elle s'enfoncerait alors chaque jour un peu plus dans la folie...

Car l'ennui la gagnait, la rendait folle... c'était comme une maladie qui lui engourdissait tous les membres et paradoxalement lui faisait travailler le cerveau à toute vitesse. A chaque heure qui passait, elle sentait ses fesses s'enfoncer dans sa chaise, elle croyait pouvoir voir ses ongles pousser. Elle fixait tant le plafond qu'elle y voyait des dessins se former. Dans un des carreaux blancs, il y avait d'ailleurs un petit chimpanzé qu'elle s'était amusée à surnommer Jack et qui lui tenait compagnie. Quand il n'y avait pas de public, ce qui arrivait souvent, il descendait du plafond et venait bavarder avec elle. Le temps lui paraissait s'étirer plus on approchait de l'heure de la fermeture.

Quand elle rentrait le soir chez elle, il était huit heures, et elle n'avait plus envie de rien faire. Et comme elle n'avait pas d'enfants à s'occuper, pas de mari à aimer, elle se couchait avec les poules, démotivée, après la moitié d'un film, parce qu'elle s'endormait généralement au milieu. Et malheureusement, elle ne lisait plus, c'était un effort intellectuel bien trop lourd pour son cerveau déprimé.

 

 

II

 

Violette claque la porte derrière elle. Cette journée a été épuisante. Pourquoi est-ce que c'est toujours plus crevant de ne rien faire que de faire du sport, par exemple? Elle a l'impression qu'un déménagement aurait été plus agréable. Au moins elle aurait été utile à quelque chose ou à quelqu'un. Au moins elle n'aurait pas déplacé des choses pour rien. A force de rester bien droite sur sa chaise, elle a un mal de dos atroce et l'impression d'être toute molle, de n'avoir plus l'énergie de rien. Elle jette son sac sur le canapé de toutes ses forces. Elle ne sait pas pourquoi, mais ce soir, elle est énervée.

Enfin si, elle sait pourquoi elle est énervée: aujourd'hui, le conservateur est passé à sa banque la seule fois où elle n'y était pas! Et le pire, c'est qu'elle était en train de ranger les étagères... Pas comme si elle était partie faire une pause sans prévenir. Mais elle n'a pas le droit. Du coup, petite remontrance, sur ce ton bien agréable qu''elle adore. Violette a trouvé ça profondément injuste. Quand on y pense, ce n'est pas très grave, mais il ne se passe tellement rien dans ses journées que le moindre petit événement prend une importance démesurée.

En plus de ça, Violette se sent terriblement seule. Ça fait six mois aujourd'hui que son copain l'a larguée. Elle ne pensait pas que sa déprime durerait aussi longtemps. Elle ne penserait pas que ce crétin l'aurait fait autant souffrir. Violette s'assoit sur le canapé, écrase son sac au passage, le dégage de sous ses fesses et allume la télé. Elle n'a même pas la force de se préparer à manger. Elle se lèvera cette nuit si elle a vraiment faim.

Elle zappe sur la 6. On diffuse un reportage sur Michael Jackson. Le ton est étrange... Violette zappe encore. Et là, sur toutes les chaînes, incroyable, le même message: Michael Jackson est mort. Merde alors. C'est pas possible... C'est une blague... Comment ça se fait qu'elle ne l'a pas su avant? Il est mort la veille au soir pourtant. Oui mais, il n'y a eu personne a la bibliothèque pour en parler, les seuls lecteurs qu'elle a eus étaient des petits vieux qui n'en avaient certainement rien à faire et qui ne le connaissaient certainement pas...

Michael, mort, Non... C'est toute son enfance qui s'envole d'un coup: Heal The world qu'elle chantait à tue-tête dans la voiture avec ses parents, la choré de Thriller qu'elle avait mis des mois à maîtriser pour épater la galerie au spectacle de Noël 1999... ça lui fait un choc. Elle se sent bizarre. D'ordinaire, quand une star meurt, elle n'en a rien a faire. Voire même, ça l'énerve. Comme pour Lady Diana, avec tous ces hommages qui avaient duré trop longtemps à son goût, et qui avaient éclipsé la disparition de Mère Theresa.

Sur MTV, ils repassent le clip de Black or White. Et là, elle ne sait pas pourquoi, en le voyant, Violette se met à pleurer. C'est trop. Déjà que sa journée a été pourrie, mais là... elle n'en peut plus.

Quand le clip de Thriller passe, juste après, instinctivement, elle se lève, sèche ses larmes d'un revers de la main et dégage du pied les meubles autour d'elle. Ça commence par ce petit mouvement d'épaule saccadé qu'elle adore. Ce type est un génie, pense-t-elle... Il n'y aura plus jamais personne pour danser comme ça. A côté, Kamel Ouali, c'est du pipi de ouistiti. Elle n'a pas oublié les pas, après l'épaule, c'est tout le corps qui semble traversé d'une secousse électrique, depuis le crâne jusqu'à la jambe droite qui se soulève comme celles des grenouilles pendant les expériences de Sciences Nat.

Violette danse, elle adore ça. Surtout le moment où les zombies avancent tous ensemble comme des soldats démantibulés. Elle martèle le sol, un pas après l'autre. Elle se sent bien, libre, vivante, elle se déchaîne comme jamais. Elle prend de plus en plus de place dans son salon, lance ses bras en l'air, menaçante, griffes en avant, elle occupe tout l'espace, son énergie est revenue d'une seul coup.

Violette recule un peu trop, se prend le pied dans la bride de son sac et chute de tout son poids sur sa bibliothèque qui déverse son contenu sur elle. Ensevelie sous le poids soudain de cette montagne de livres, elle perd connaissance et la dernière chose qu'elle entend, c'est:

« Darkness fall across the land ... »

 

III

 

La nuit étendait ses voiles noirs sur la campagne. Le vent faisait siffler les branches des arbres tordus comme autant de goules, les nuages déchirés semblaient la robe d'une mariée funèbre. Dans la plaine rase, par cette nuit parsemée d'obscures étoiles, une jeune femme marchait, perdue.

Violette regarda autour d'elle. Le décor était digne d'un tableau de David Caspar Friedrich. Menaçant, romantique et gothique à souhait. Il faisait froid, la pluie lui plaquait ses vêtements contre le corps. Vêtements qui consistaient en une étrange robe violette à taille empire, au lieu du jean et du t-shirt qu'elle portait quelques instants auparavant. Elle porta la main à sa tête. Ça lui faisait un mal atroce. La bibliothèque ne l'avait pas épargnée. En massant son crâne, elle se rendit compte d'un fait étrange: ses cheveux, qu'elle portait d'ordinaire courts et hérissés comme ceux d'un épouvantail, avaient poussé jusque dans le creux de ses reins. Quelque chose ne tournait pas rond. Elle cligna des yeux sous la pluie. Comment était-elle arrivée là? Là où, d'ailleurs? Qu'est-ce que c'était que cet endroit? C'était affreusement glauque, et pourtant, Violette s'y sentait étrangement bien. Comme si elle y était déjà venue... En rêve, peut-être. Durant son master de Lettres, elle avait choisit un sujet qui mettait en lien Edgar Allan Poe et le cinéma. Là, d'un coup, il lui semblait être tombée dans un des milliers de films de série Z qu'elle avait visionné durant ces deux ans. La voix de Vincent Price et son rire démoniaque résonnaient encore dans ses oreilles... et faisait le lien entre la minute d'avant, où elle dansait sur Thriller, et ce moment présent.

Violette se mit à marcher. Même s'il pleuvait, il ne faisait pas froid. C'était comme si elle prenait une douche. De l'eau chaude qui la faisait se sentir vivante et montait en volutes blanches en touchant le sol. Devant, elle, un château dressa ses hautes tours noires. La lune se découpait, parfaitement ronde, derrière elles. Violette esquissa un sourire, ramassa une branche par terre et ramena ses cheveux trempés en un chignon improvisé. C'était bizarre de sentir cette masse inexistante auparavant sur son crâne. Elle marcha droit vers le château en contemplant sa robe qu'elle trouvait très belle.

Le château était encerclé d'un jardin à l'abandon: la nature avait repris ses droits et le lierre grimpait le long des troncs d'arbres, embrassait des colonnes antiques à moitié tombées. L'allée qui conduisait à la porte principale était presque entièrement recouverte de mousse. Violette monta les marches usées par les ans et alla actionner le heurtoir qui avait une très jolie forme de tête de diable. Un château pareil aurait fait mourir de peur n'importe qui, mais Violette n'était pas de ces filles-là. On vint, des pas résonnèrent. C'était comme il se doit un vieux majordome en livrée poussiéreuse et visage buriné par les ans qui vint lui ouvrir la porte.

- Mademoiselle?

 

 

 

 

Les Snobs de Bordemarge

Samedi 05 Septembre 2009 à 22:22

Publié par Melle Psyche dans Divers

Bonjour à tous et à toutes!

Je viens de créer un forum totalement snob et complètement inutile pour pouvoir avoir des sujets de conversation évolués^^

C'est par ici:

http://lessnobsdebordemarge.forumactif.net/index.htm

Eléa de Malemort

Jeudi 03 Septembre 2009 à 16:49

Publié par Melle Psyche dans Romans

Ayant enfin terminé Porcelaines, je m'attelle sérieusement et depuis quelques mois à la rédaction d'un nouveau roman. Je n'ai pas réussi à écrire ni créer quoi que ce soit depuis février dernier et je vous assure que c'est compliqué de s'y remettre, du moins, de se remettre à quelque chose d'aussi sérieux.

Pour l'instant, ça s'appelle Eléa de Malemort, y a que 22 pages et tout peut changer du jour au lendemain!

Extrait:

Des maisons encore fumantes des incendies qu'on y avait propagé, des terres désolées et des forêts noires dans lesquelles personnes n'osait s'aventurer de peur de ne jamais en sortir, voilà ce qu'était devenue Malemort. Autrefois, il y avait eu des jardins et des vergers luxuriants, des maisonnettes accueillantes aux portes ouvertes et des campagnes riches et ensoleillées. Autrefois, on savait s'amuser et on n'avait pas peur du lendemain.

Mais tout cela avait disparu quand Agénor le terrible, Agénor Koris le tout-puissant, avait étendu sa main sur ces terres qui étaient alors devenues siennes. Les arbres ne portaient plus de fruits, la terre était rétive, les paysans avaient fait poser des verrous sur leurs portes et c'était comme si la ruine, la misère et la désolation avaient, tel un brouillard, étendu sur toutes choses leur empire désastreux.

A Malemort-la-Grise, les loups hurlaient et les gens n'osaient plus rire ni chanter. A Malemort, on gardait les yeux baissés, ses pensées pour soi et ses mains dans ses poches.

On n'avait plus donné un bal depuis que la petite Irisha avait convolé en justes noces avec Ellan, un gars de Lonmale, le village d'à côté, et c'était il y avait bien longtemps... La petite Irisha n'était plus petite et elle avait trois enfants. Il était bien loin le temps où son mari l'avait fait s'envoler dans ses jupons blancs.

A Malemort, les enfants étaient une malédiction. C'était désespérant de mettre au monde des gamins qui pour la plupart ne dépasseraient pas quatre ans et devraient subir chaque jour de leur vie la misère, la famine et la cruauté. C'était désespérant de voir grandir des enfants qui deviendraient des adultes sans rêves et sans espoirs.

 

 

Tout en haut du plus vieil arbre qui dominait la forêt de Malemort, une feuille couleur de cuivre, la dernière, se détacha de la plus haute branche et vola paresseusement jusqu'au château. Un tourbillon chargé d'une odeur de terre mouillée la déposa sur le rebord de la fenêtre de la tour nord.

Eléa leva la tête pour la suivre des yeux, soupira après elle, et les notes d'un lointain instrument de musique parvinrent jusqu'à elle. Elle regarda ce qui restait dans son seau et, constatant qu'il n'y avait que peu de graines à distribuer, vida le tout à ses pieds au lieu de l'éparpiller correctement comme le lui avait appris Kayla. Elle savait pourtant que si elle voyait ça, elle aurait droit comme à l'accoutumée à son lot de corrections, mais à chaque fois c'était pareil, elle ne se souciait pas des conséquences. Mais quel enfant si jeune s'en soucie, à vrai dire? Elle essuya ses mains pleines de poussière sur son tablier. Elle trouvait drôle de voir les poules se battre entre elles pour un grain de maïs: c'était comme les mendiants quand dame Edelinde lançait une poignée de pièces sur le sol, les rares fois où elle descendait au village pour se faire coudre des robes. Comme elle l'avait espéré, la volaille se précipita sur le tas en caquetant désagréablement. Elle esquissa un sourire, et se rendit compte qu'elle n'entendait plus la musique. D'où cela venait-il, d'ailleurs? Elle ne savait pas qu'on jouait ici en dehors des soirs de fête.

Eléa rentra dans l'étable contiguë au château et posa le seau à côté de la porte, à sa place, avant de rejoindre l'escalier réservé aux domestiques. Même vide, ce seau lui tirait le bras, ça l'élançait dans toute l'épaule. Eléa la massa en grimaçant : l'hématome tirait au vert et au violet. Celui-là, elle l'avait récolté il y a trois jours, parce que Kayla l'avait surprise à parler à haute voix à Alec. Ça ne faisait pas de parler à un chien. C'était les fous et les sorcières qui faisaient ça. Mais aussi, cette petite chienne était peut-être la seule compagnie que la gamine avait...

De l'intérieur, les notes de musique parvinrent de nouveau à ses oreilles. Les épais murs en pierre, dans le couloir, amplifiaient les sons. Au lieu de monter jusqu'à sa chambre, qui était aussi celle de Kayla , Eléa décida de continuer à grimper les escaliers. Elle pouvait bien perdre quelques petites minutes avant d'aller remplacer la paille des animaux. Un instant, la culpabilité la saisit, mais s'envola rapidement. La musique l'attirait, et elle voulait savoir qui jouait. Les sons se firent plus présents. C'était un peu comme cet instrument dont on jouait parfois les soirs à la cour. Eléa avait souvent entendu de la musique quand elle devait coudre près de l'âtre, et elle aimait beaucoup ça: les conduits des cheminées se rejoignaient et faisaient résonner les voix les plus fortes.

Tout en haut, l'escalier se divisait en deux et la musique semblait venir de celui de droite, celui, malheureusement, qu'elle n'avait pas le droit d'emprunter. Au delà de cette zone, les filles de ferme ne pouvaient pas se montrer. C'étaient les appartements des nobles. Mais la curiosité était trop forte, et à cette heure matinale, tout le château dormait encore. Kayla était partie au marché, elle ne pourrait donc pas la voir ici. Et puis elle était si petite: avec un peu de chance, personne ne la remarquerait. Elle grimpa donc les marches. L'escalier de droite tournait sur lui-même et arriva sur un palier où plusieurs portes s'alignaient. Elle poussa la première, une appréhension lui serrant le ventre.

Derrière, c'était un long couloir aux torches alignées à hauteur d'homme. La musique se fit plus forte à mesure qu'elle avançait, elle savait désormais qu'elle venait de la porte au fond. Elle avança prudemment, et resta immobile, de peur que quelqu'un la surprenne là où elle ne devait pas être, où de déranger le musicien si elle respirait trop fort. La musique l'enveloppa et après de longues secondes, les battements de son cœur se calmèrent: elle osa s'asseoir par terre. Elle posa sa tête sur ses genoux, ramassa ses jupes autour d'elle et ferma les yeux. C'était comme si la porte n'existait pas et ne la séparait pas de la merveilleuse musique et de son merveilleux interprète: les sons se répercutaient si bien sur la voûte et les murs qu'ils semblaient venir de partout et l'entourer d'une présence physique.

C'était comme si en un instant, Eléa avait été plongée dans un autre monde. Plus rien n'existait à part les émotions que provoquaient en elle les accords du musicien. C'était changeant, libre, toujours différent; un instant cela semblait le battement d'ailes d'un oiseau, un autre, un ruisseau dont elle aurait perçu le bruit de la moindre goutte. C'était joyeux, frais. Eléa oublia le froid qui l'entourait depuis sa naissance et imagina malgré elle un soleil ardent comme un feu de cheminée. Elle oublia l'odeur du fumier de ses vêtements, elle oublia la pluie qui tombait depuis qu'elle était née: elle se retrouva dans l'odeur des fleurs des femmes du château et sous la chaleur d'un soleil qu'elle avait peut-être connu il y a très longtemps. Les notes étaient comme autant d'éclaboussures, d'éclats de rires, de perles de rosée égrenées. C'était comme si elle n'avait pas à travailler tous les jours, qu'elle devenait légère et qu'elle n'avait plus rien à porter: ni seaux, ni coups, ni foin, ni tracas. Elle sourit sans s'en rendre compte.

Puis le musicien s'arrêta. Le silence tomba sur Eléa comme un lourd manteau de laine. Le couloir noir aux torches éteintes refit surface et ses oreilles bourdonnèrent. Elle aurait voulu que cela recommence. Et cela recommença. Trois notes d'accord, puis la mélodie.

Mais ce n'était plus la joyeuse musique chaleureuse qui s'éleva. C'était une lamentation, l'écho d'une voix triste et grave qui disait ses peines. C'était les pleurs d'une amante délaissée, d'un vieil homme fatigué, les tristesses portées tous les jours par ceux qui attendent. Eléa s'en trouva toute retournée. Elle ne pouvait se satisfaire de la musique. Il fallait qu'elle sache qui était cette personne qui pouvait faire naitre de ses doigts agiles des choses aussi belles et aussi différentes.

Tout en essayant d'être la plus silencieuse possible, elle se pencha lentement pour finir à plat ventre sur le sol. Entre la porte et le sol, il y avait un petit espace, creusé par les milliers de pas qui avaient passé ce seuil, suffisant pour qu'elle puisse y voir d'un œil. La joue collée sur la pierre froide, elle distingua le bas d'un instrument en bois qu'elle n'avait jamais vu de sa vie, mais qui ressemblait à une lyre gigantesque, et un pied qui appuyait et relâchait sa pression sur une pédale accroché à cet instrument. C'était une chaussure d'homme, un soulier de cuir marron fermé par un lacet, et un bas de pantalon brodé à la manière des riches de Kiwardhin, quand elle les apercevait de loin rendre visite au Seigneur.

Eléa s'étonna: à écouter ces mélodies, elle avait cru que la personne qui les exécutait était une femme. Il fallait selon elle des mains douces et fines pour créer une musique aussi parfaite. Elle se releva doucement et repris sa position, les bras autour des genoux. Après les lamentations, ce fut une danse légère, puis de nouveau quelque chose qui semblait un chant d'oiseau. Eléa ferma les yeux, sa tête bascula, et toute la fatigue qu'elle avait accumulée ces dernières nuits s'abattit sur elle. Elle commit l'erreur de s'endormir.

J'aime/je n'aime pas...

Mardi 25 Août 2009 à 20:16

Publié par Melle Psyche dans Divers

A la manière d'Amélie Poulain...

 

  • J'aime l'odeur de la boulangerie un matin d'hiver, quand il fait encore nuit et que je me rends au boulot

  • Je n'aime pas les asticots qui grouillent

  • J'aime réussir quelque chose dont tout le monde me croyait incapable

  • Je n'aime pas le crissement des ongles sur du tissu rêche

  • J'aime les pétales de cerisier qui volent en avril

  • Je n'aime pas le moustique récalcitrant et invisible qui me vrombit à l'oreille les nuits d'été

  • J'aime prendre un bain chaud le soir quand j'ai marché et eu froid toute la journée

  • Je n'aime pas qu'on prétende tout savoir, et mieux que moi, sur un sujet que j'ai étudié ou qui me passionne depuis des années

  • J'aime danser comme une folle sur du Mickaël Jackson

  • Je n'aime pas qu'on vienne m'ennuyer quand j'en suis à la dernière page d'un très bon roman

  • J'aime les dégustations gratuites dans les magasins

  • Je n'aime pas attendre le téléphone à la main que la personne que j'attends m'appelle enfin

  • J'aime les débuts des histoires d'amour (parce que j'ai plus souvent eu droit à des fins...)

  • Je n'aime pas qu'on me mente parce qu'on ne me fait pas confiance

  • J'aime avoir l'impression de me retrouver dans le passé

  • Je n'aime pas avoir tant de choses pénibles à penser et à gérer que je ne sais plus quoi faire et par quoi commencer

  • J'aime les échantillons gratuits collés dans les magazines

 

Jane Austen

Jeudi 23 Juillet 2009 à 15:51

Publié par Melle Psyche dans Divers

Et voici mon costume de Jane Austen: en violet parce que j'adore cette couleur
Costume d'Edward

Mercredi 22 Juillet 2009 à 18:42

Publié par Melle Psyche dans Divers

Voici mon costume d'Edward aux mains d'argent. Celui-ci n'est pas de moi, c'est un cadeau de ma moman. Les mains ont été faites par mon frère. Le maquillage, c'est ouam^^
Porcelaines

Mercredi 22 Juillet 2009 à 16:54

Publié par Melle Psyche dans Romans

Voici Porcelaines, le dernier roman que j'ai écrit, et dans son intégralité. Peu importe si on me le pique... C'est le seul que j'ai terminé et dont je sois fière pour l'instant. Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser des commentaires! 

 

Tantôt je crois te voir, de myrte couronné,
Heureux et satisfait, à mes pieds prosterné ;
Tantôt, dans les déserts, farouche et solitaire,
Le front couvert de cendre, et le corps sous la haire,

Desséché dans ta fleur, pâle et défiguré.

 

A. Pope, Lettre d'Héloïse à Abélard

 

 

-1er janvier 1878-

 

La neige, toute la nuit, avait sans discontinué recouvert l'île de la Cité, maintenant entièrement blanche. Cinq heures du matin, le monde dormait encore : on avait fêté la nouvelle année il y avait à peine quelques heures, et les rires s’étaient éteints. Seules deux personnes marchaient dans la neige fraîche, pas encore foulée aux pieds.

Rosalie était restée debout toute la nuit et rentrait maintenant chez elle. Sa belle robe et ses cheveux, de longues boucles rousses qui faisaient sa fierté et sa réputation, étaient défaits, pendants autour d'elle. Son apparence était juste le reflet de son âme: usée, blasée, éreintée.

Elle n'avait pas remarqué l'homme qui la suivait depuis qu'elle était sortie de l'hôtel où sa soirée avait eu lieu, et marchait d’un pas lent de fatigue et de flânerie, admirant Paris recouvert de neige et de douceur, comme si elle voyait la ville dans laquelle elle avait pourtant grandi pour la première fois.

L'homme derrière elle, habillé élégamment comme s'il sortait lui aussi d'une soirée de fête, en complet noir, marchait plus vite qu'elle, d'un pas mécanique, et était sur le point de la rattraper. Il l'avait trouvée par hasard, comme si le destin l'avait placée sur son chemin. Plus tard, les autres, il les chercherait.

Il portait dans sa main gauche un sac de velours rouge si grand qu’il traînait par terre. Il avait l’air de contenir un objet de la taille d’un plumier qui laissait une rainure large et régulière dans la neige. Rosalie s'arrêta pour admirer la Seine. Il s'arrêta aussi. Au loin, les toutes premières lueurs de l'aube coloraient le fleuve de tâches de couleur mouvantes, et trouaient le ciel noir encore nimbé de la lumière orangée des réverbères qu'on allait bientôt éteindre. Rosalie changea de direction et se faufila dans une petite rue mal éclairée qui la ramènerait chez elle. L'homme la suivit là encore. Dans la ville d’habitude si bruyante quelque soit l’heure de la journée, on n'entendait pas un bruit, excepté le doux froissement de la robe de soie de la prostituée sur la neige.

Mais voilà que l’homme en noir fit les derniers pas qui la séparaient d'elle en courant, projeta en avant son sac et le lui abattit brutalement sur le crâne. Un bruit sourd résonna et Rosalie s'effondra sur le sol sans un cri. L'homme s'agenouilla près d'elle, la retourna d’une main et posa deux doigts longs et blancs sur son cou. La jeune femme vivait encore. Il prit une poignée de neige par terre, la compacta entre ses doigts insensibles au froid, la lui enfonça violemment dans la bouche et tassa de toutes ses forces. La mâchoire craqua désagréablement. Rosalie, sonnée, ouvrit grand les yeux et essaya de se débattre. L'homme lui maintint les bras collés au sol avec force.

Rosalie s'agita quelques instants en le regardant avec effroi et mourut là, étouffée, privée d’air, gelée jusqu’au plus profond d’elle-même par cette neige et par la peur. L'homme la lâcha enfin, la contempla froidement, sortit d’énormes ciseaux de son sac, et méthodiquement, sans la toucher, lui coupa une à une toutes les mèches de sa chevelure, puis les noua ensemble avec un ruban noir. Il rangea le tout dans son sac et observa de nouveau celle qu’il venait de tuer.

Malgré ces traits creusés, ses yeux révulsés, elle était belle. Son métier ne l'avait pas encore tout à fait privée de sa jeunesse. Et maintenant elle gisait là, morte, aussi blanche et froide que la neige qui lui servait de linceul. L'homme effaça en traînant son sac derrière lui toutes les traces qu'il avait faites, et s'en alla loin de son meurtre, de la même démarche mécanique et roide que quelques instants auparavant.

L'aube arrivait sur Rosalie et rendait plus nets encore les contrastes de son visage cadavéreux et gelé. Quand la police arriva, la neige compacte avait fondu dans sa bouche, mais sa mâchoire était restée grande ouverte, comme si un ultime cri, une ultime exclamation étaient resté coincés dans sa gorge. Personne ne comprit jamais rien et ne chercha jamais à comprendre ce qu'il s'était passé. Après tout, ce n'était qu'une prostituée: le dossier fut classé rapidement. Avec son corps sec, son visage comme recouvert du masque de l'effroi le plus absolu et ses mèches courtes hérissées tout autour de la tête, on aurait dit une poupée martyrisée, un pantin désarticulé, un épouvantail effrayé par un trop gros corbeau.

 

- 22 mars 1876-

 

  •  
    • Non mais quel gâchis!

Ça se disputait au fond de l'atelier. La gamine avait fait tomber une tête par terre et le contremaitre hurlait. Les filles se rapprochèrent une à une. Éléonore ne put s'empêcher de faire pareil. Alice venait tout juste d'arriver à l'usine. Elle sortait à peine de l'adolescence et on aurait dit un ange. Elle avait des cheveux blonds presque blancs et de grands yeux bleus qui éclipsaient le reste de son visage, qu'on ne voyait pas à ce moment-là parce qu'elle avait la tête baissée. Éléonore la prit en pitié à cet instant. A la regarder, avec ses bras maigres et sa taille toute menue, on voyait bien qu'elle n'avait pas la force qu'il fallait pour attacher les têtes aux corps. C'est le contremaitre qu'il aurait fallu corriger pour avoir placé cette gamine à une tâche pareille. Éléonore ouvrit la bouche:

  • Clara, peut-être faudrait-il mettre Alice avec nous? Clara se retourna vivement, l'air contrarié.

  • Pour qui tu te prends, toi, pour savoir mieux que moi ce qu'il faut que je fasse?

  • Non, c'est juste qu'elle a des mains délicates, je penses qu'elle doit être plus douée à la peinture qu'à l'assemblage. Clara, qui venait tout juste d'être nommée contremaitre, fulminait, à la fois parce qu'on la remettait en cause et ce devant les filles, et parce qu'elle savait pertinemment qu'Éléonore avait raison. Décidément, elle la détestait vraiment, celle-là. Elle se tourna vers Alice et lui montra les morceaux de porcelaine du doigt:

  • Ramasse-moi ça de suite, et ensuite tu iras t'installer deux places à sa gauche, tu feras les joues. En attendant, je te retire un franc de ta paye d'aujourd'hui. Mais je te préviens, si tu fais une bourde encore une seule fois, tu es renvoyée. Alice s'exécuta. Quand elle alla s'asseoir, Éléonore lui lança un sourire d'encouragement, et contrairement à ce à quoi elle s'était attendue, Alice Navarre lui tira la langue.

 

 

-31 octobre 1899-

 

Victor Féridis n'avait pas toujours été le genre d’homme qui puisse passer inaperçu dans un salon ou dans une soirée mondaine. Quand il était jeune, il avait beau essayer de se fondre dans la masse et tenir son verre de la façon la plus discrète possible, baisser les yeux au sol, il y avait toujours, à un moment ou à un autre, une personne qui venait à lui en tirant un ami par le bras pour faire entre eux les présentations. Et cette personne était la plupart du temps une femme, jolie de surcroît. Il faut dire que Victor Féridis avait été le gentleman le plus beau, l’artiste le plus accompli et le dandy le plus distingué de sa génération.

Il ne s'était pas toujours appelé Féridis: c'était son nom de scène, son nom d'artiste. Son vrai nom était un fardeau pour lui: le poids d'ancêtres avec lesquels il ne se sentait aucun lien. Pourtant, le nom Féridis rappelait ses illustres origines de par la première syllabe. Victor était une figure libre. Quelques années après une soirée décisive à bien des égards, quand sa mère fut emportée par la syphilis, Victor du Mas de la Fère prit ce nom de Féridis et se lança dans la vie artistique.

Le XIX ème siècle a produit en France quelques beaux spécimens de ces hommes dont avait autrefois fait partie Victor. Si certains se sont par la suite distingués, d’autres sont aujourd’hui tombés dans l’oubli. Victor Féridis était de ceux-là. Aujourd'hui, dans les salons, plus personne n'allait vers lui spontanément, encore moins les jolies femmes, excepté la charmante Anna de Jaucourt-Ségonzac.

Né d’une comtesse dévergondée issue d’une grande famille noble de France et d’un obscur palefrenier, le jeune Victor avait grandi entouré de gens de lettres et de sciences, d’êtres charmants et cultivés, dans la société la plus distinguée, la plus célèbre et la plus riche qui soit. Cette société avait fait, bien plus que sa mère, son unique parente, la plus grande part de son éducation. Ses manières douces et plus que correctes venaient de là. Quand il était enfant, il n’était pas rare que sa mère, Thérèse du Mas de la Fère, contrairement à la coutume qui voulait que l’on envoyât ses enfants en internat et que l’on laisse à d’autres le soin de leur éducation, l’emmène avec lui aux salons qu’elle fréquentait. Les femmes alors s’extasiaient sur la blondeur de ses boucles et la pâleur de sa peau, sur sa douceur angélique et sa solitude mystérieuse et précoce. Sa beauté, sa douceur et sa timidité faisaient donc de lui le préféré de ces dames et le protégé de leurs messieurs.

 

- 25 mai 1879 -

 

Émile Besson était depuis maintenant trois ans le directeur de la plus prestigieuse usine de poupées et bébés de porcelaine de France. Son frère, Pierre-François, estimant qu’à l’âge de soixante-seize ans la retraite avait sonné pour lui, avait fait de lui son successeur officiel en se retirant sur un fait de gloire : en 1876, à Philadelphie, il avait reçu la médaille d’or pour l’ensemble de son travail.

La maison Besson, père et fils, située à Montreuil-sous-Bois depuis 1873, était composée de deux bâtiments: dans le premier, on trouvait tout le travail concernant la porcelaine, et dans le second, le montage des poupées. Cinq mètres les séparaient, cela pour ne pas qu'un incendie se propage depuis l’entrepôt des cartons. C'est que si ce dernier prenait feu, alors partirait en fumée le travail de dizaines d'années et par là, … toute la fortune de l'établissement.

L'argent de la famille Besson, et donc d'Émile, était tenu entre les mains de ces poupées de bois. Émile était né en 1843 dans un monde de jouets. Il en avait vu construire toute sa vie, il savait parfaitement les rêves et les attentes des enfants. Il en était en quelque sorte resté un.

Il était en avance sur son temps, savait s'entourer et faisait tout pour appliquer les dernières recherches de la technologie moderne à ses jouets, s'assurant par là des brevets, des succès et par conséquent une fortune qu'il réinvestissait et était maintenant devenue particulièrement importante.

Monsieur Besson visitait son usine toutes les semaines et ne manquait pas de saluer ses ouvriers, des femmes pour la grande majorité. Il aimait les voir travailler, la nuque penchée sur leur table, voir les poupées se construire entre leurs mains, entendre le bruit des machines, sentir les odeurs de la peinture et du plâtre. Certains journalistes qu'il avait accueillis ici avaient trouvé tout ceci un peu macabre, ces alignements de mains, tous ces corps sans tête, ses têtes sans yeux, ces perruques qui faisaient comme autant de scalps d’indiens. Mais pas lui. Il était né dans ce monde de peinture rose, et cela lui semblait plutôt une pouponnière, ces bébés qui naissaient sous les doigts de fée de ses ouvrières, une maison de petite fille, un atelier d’elfes.

Il avait près d'une centaine de personnes sous ses ordres. Presque toutes des femmes donc, qui étaient pour la plupart ici depuis l’ouverture et qui ne feraient rien d'autre durant leur vie que de peindre des sourcils ou monter des têtes sur des corps. Mais Émile Besson, s’il les saluait, ne les connaissait pas. Tout au plus parlait-il inévitablement à ses quelques chefs d'atelier et contremaitres qui faisaient appliquer les règles pour lui.

Le département du montage était divisé en plusieurs secteurs : le premier était celui des corps : on les fabriquait en pressant du papier mâché dans des moules. Les vieux journaux ici avaient une nouvelle vie, la politique retournait à l'enfance. Une fois que les corps étaient secs, des ouvrières étaient chargées de les passer au blanc de zinc, puis à la peinture. Cinq couches étaient nécessaires pour que l’on retrouve le toucher velouté de la peau, aussi les ouvrières chargées de ce secteur ne restaient pas ici bien longtemps : en général, les vapeurs détruisaient leurs poumons.

Ensuite, d’autres ouvrières, inlassablement, assemblaient les membres avec des élastiques, liés par des boules en bois qui faisait office de rotules, de coudes ou de clavicules. Puis, on peignait les têtes, formait les yeux au moyen de tubes de cristal coloré, assemblait le tout. On mettait une perruque sur ce corps nu : des nattes, des anglaises, toutes les dernières coiffures à la mode pour contenter au mieux les dames et leurs filles.

La poupée était née, il ne lui manquait plus que des habits : tout cela se faisait dans une pièce à part, aux murs couverts de patrons et de modèles. C'était un atelier de modiste en miniature, un véritable déluge de couleurs pastel, de rubans et de dentelles. C’était aussi le seul département où les ouvrières pouvaient travailler sans trop s’esquinter la santé, encore que leur vue et leur dos se dégradaient en général sensiblement rapidement.

Sylvette Huchet travaillait dans ce département, en compagnie d’une dizaine d’autres femmes. Elle était douée dans son domaine : son rêve, c’était d’en sortir, de cette usine, de se débarrasser de ses conditions de travail atroces, de ces journées qui n’en finissaient pas, et de travailler à son compte. Mais de ce rêve, elle en était encore loin. Le travail à domicile ne faisait vivre que si la renommée était au rendez-vous. Alors Sylvette passait ses journées à coudre tout en réfléchissant au meilleur moyen d’améliorer son avenir.

 

-31 octobre 1899-

 

Dépourvu de toutes les obligations et contraintes financières grâce à l’immense richesse que lui avait léguée sa demi-mondaine de mère, Victor s’installa à l’âge de vingt-et-un ans dans la demeure familiale, un grand hôtel parisien qui ne dut, dans les années 1860, sa survie aux travaux d’Haussmann que par le hasard, et entreprit de devenir marionnettiste.

Renfermé, solitaire et muet, il déversa toutes les passions de son esprit et de son cœur dans le jeu de ses personnages. D’abord accueilli dans les salons par pitié envers sa situation d’orphelin et par déférence envers le souvenir de sa mère, il le fut ensuite tout simplement par son talent sans équivoque et la beauté de ses interprétations. D’un autre côté, peu importait qu’il fût excentrique, puisqu’il était aristocrate.

Il sculptait lui-même ses personnages, et s’évertuait, dans un souci de perfection proche de la monomanie, à leur donner l’apparence la plus proche de la vie. Cette vérité frappante dans ses pantins et le jeu bouleversant de sincérité qu’il leur prêtait compensait ce qui pouvait paraître parfois factice ou sournois dans son comportement trop droit et toujours irréprochable.

Le succès vint réellement à Monsieur Féridis quand il donna, le 17 avril 1869 - jour exact de son trentième anniversaire- sa toute première représentation. Il s'agissait d'Héloïse et Abélard. Les femmes versèrent des larmes, les hommes furent charmés que tant de lyrisme et de poésie puissent se dégager de choses si simples. Dès lors, on l’invita partout, et ce presque tous les soirs. C’était la personne à connaître, à avoir dans son cercle quand on voulait être un hôte reconnu, apprécié pour ses goûts, ou tout simplement rendre une soirée à la fois charmante et exceptionnelle.

Victor Féridis était devenu, à l’approche du nouveau millénaire, un vieil homme aux cheveux d’un blanc immaculé, à la peau ridée comme du parchemin. Depuis sa maison retirée, il avait en plus de trente ans suivi toutes les modes, tous les courants politiques et littéraires. Il avait été romantique surtout, réaliste parfois. Il avait pris parti, s’était engagé dans des causes, en avait abandonné d’autres ; il avait accompagné l’Histoire, l’avait provoquée quelquefois, mais toujours de loin. Depuis que sa défunte mère l’avait laissé seul, sa vie n’avait pas beaucoup changée, les habitudes s’étaient installées. Les traits de son visage s’étaient juste un peu aiguisés avec l’âge, sa beauté parfaite et lisse s’était muée en cette beauté que l’on accorde aux objets qui ont pris de la valeur avec le temps. La vieillesse l’avait rendu plus profond, plus mystérieux encore. Chaque ride avait été creusée de sentiments violents, d’expériences douloureuses, du temps qui passe, et les gens qui le voyaient pour la première fois pensaient irrémédiablement que son costume guindé ne soutiendrait pas longtemps sa carcasse déchéante.

Aujourd’hui, c’était pourtant encore le parfait dandy. Il l’avait d’ailleurs été avant l’heure. Toujours impeccablement mis, toujours habillé de noir et de blanc, n’accordant à sa veste qu’une fleur rouge offerte, à ses mains que des gants beurre-frais, il prenait grand soin de son apparence, comme s’il voulait devancer les reproches et les questions insidieuses. Le mystère s’était installé autour de son regard bleu, délavé depuis toutes ces années. Aux yeux du monde, il avait toujours été le même. On ne savait de son intimité que ce qu’il semblait dévoiler pendant ses pièces de théâtre et personne, à part Mathilde, la seule domestique qu’il avait souhaité garder à son service après le décès maternel et qui avait vieilli auprès de lui, n’avait jamais passé les portes du 17 rue des Capucines.

 

- 12 octobre 1874 -

 

  • Quatre, cinq six, cueillir des cerises... Rouge cerise... Bouche cerise.

Éléonore était courbée sur la tête en porcelaine d’une poupée sans corps. Dehors, le ciel était maussade. Quelques gouttes, puis la pluie, dégringolèrent sur les grandes fenêtres penchées de l’usine. Éléonore était ouvrière ici depuis seulement un an, depuis l’ouverture de l’usine, et cela lui semblait déjà une éternité. L’année précédente, elle avait remplacé les marchés par ce travail. Depuis un an, déjà, Éléonore peignait des bouches. Tous les jours, pendant presque douze heures, elle peignait les bouches des poupées. Elle savait tracer en un coup de pinceau les lèvres charnues d’un bébé, appliquer d’une main sûre les larmes de rouge brillant qui dessinaient un sourire. Le moindre petit soupçon de peinture en plus ou en moins, un trait plus ou moins courbe pouvaient décider d’une bouche rieuse ou boudeuse. Alors, quand elle était perdue dans ses pensées, les têtes qui ressortaient de ses mains avaient pris les sentiments qui la tourmentaient à l’instant où elle les avait peintes.

Le plus souvent, ces pensées étaient tristes, parce que ce travail était dur et sans aucun intérêt, mais parfois, quand il faisait beau, que c’était le printemps ou que le soleil qui tombait des fenêtres lui réchauffait le dos, quand le parquet était inondé de lumière et que les odeurs des lilas et des cerisiers de la cour venaient jusqu’à elle, les poupées avaient le sourire aux lèvres.

Éléonore, quand d’autres tournaient folles à répéter inlassablement leurs gestes pendant des heures, essayait de trouver de l’intérêt dans sa peinture. Elle n’avait pas d’autre ambition dans sa vie que son métier, alors autant valait le faire bien, se disait-elle. Les poupées qui lui passaient entre les mains étaient autant de petites âmes qui trouveraient le foyer accueillant qu’elle n’avait pas eu très longtemps. Quand elle avait cinq ans, sa mère était morte de la tuberculose. Après ça, on l'avait envoyée dans sa famille en campagne, où elle avait aidé aux champs et aux étales, avant de revenir en ville où elle avait fini par trouver cet emploi. 

Dans toutes les lèvres qu’elle peignait, elle mettait le même amour, la même attention ; ces lèvres qui donneraient et recevraient des baisers de petites filles chanceuses et de mères attentionnées. Elle verrait donc défiler des visages enfantins devant ses yeux pendant encore longtemps… Éléonore soupira, et un bébé triste de plus naquit sous son pinceau.

  • Un, deux, trois, nous irons au bois...

 

-16 avril 1854-

 

Victor avait grandi. Il était à l’âge où l’on commence à envisager les adultes d’une manière différente, à comprendre comment fonctionne leur monde, à l’âge où l’on commence à se projeter dans l’avenir et à décrypter les vérités derrière l’apparence. Victor franchissait doucement la barrière qui sépare l’enfance du monde adulte. Il commençait également à considérer sa mère d’un œil tout différent : jusque là, il l’avait toujours admirée, aimée sans modération, sans limites, sans retenue. Depuis quelques semaines, depuis il ne savait quand à vrai dire, il commençait à comprendre les jeux qu’elle jouait, la façon dont elle arrivait à subjuguer la société qui lui tournait autour, les intrigues, les faux-semblants qu’elle nouait.

Ce soir-là, elle avait promis de l’emmener avec lui pour la dernière fois. Après cette soirée, les choses, semblait-il, seraient différentes. Victor aurait quinze ans le lendemain: il devenait un homme. C’était pour sa mère comme si cette simple date, ce passage d’un chiffre à un autre marquait une limite entre deux états tout à fait différents et qu’elle ne pourrait alors plus marquer sa propriété de mère sur lui, qu’elle ne pourrait plus l’avoir auprès d’elle sans que les gens autour se posent des questions sur la façon dont ils étaient liés.

Thérèse du Mas de la Fère, quelque part, voyait que son fils rentrerait bientôt dans la catégorie des hommes qu’elle faisait passer dans son boudoir, et elle tenait absolument à éviter cela, à cacher le plus longtemps possible à son fils, même si c’était illusoire, ce qui se tramait derrière les rideaux de ses appartements.

Ce soir-là, elle avait réussi à atteindre un cercle plus élevé que ceux qu’elle fréquentait habituellement et dont elle était la reine : celui des gens de lettres. Elle avait été invitée dans une de ces soirées intimes et privées que donnait George Sand dans son domaine, et comptait bien, tout en faisant preuve de sa finesse et de sa rouerie habituelles, en retirer quelque profit.

En arrivant dans l’immense jardin de la propriété, elle envisagea d’un seul coup d’œil le nombre de personnes présentes ici autour des tables que l’on avait dressées sur le gazon, et cette timidité qui l’avait saisie à ses débuts dans le monde refit surface quelques instants. Mais elle se dissipa vite : Thérèse avait reconnu quelques visages, et se dépêcha d’aller se rassurer auprès d’eux.

Victor, contrairement aux soirées précédentes pendant lesquelles il se cachait derrière les jupons maternels, resta seul, et observa. Il observa les groupes, écouta les conversations d’une autre oreille, comme si tous ces gestes, ces mots qu’il avait cependant entendu des centaines de fois auparavant prenaient un sens différent à la lumière de la lucidité nouvelle que lui donnait son adolescence.

Au domaine de l’écrivain, les soirées étaient un peu particulières : on donnait parfois des spectacles de marionnettes. Les amis de l’auteur et George Sand elle-même les construisaient et écrivaient leurs pièces. Les thèmes, si le support était enfantin, ne l’étaient pas, bien au contraire : ils étaient politiques, ancrés dans l’actualité, parfois même grivois.

Ce fut la première fois que Victor assista à un spectacle comme celui-ci, et il resta à jamais gravé dans sa mémoire. il avait bien vu des guignols parfois, mais ce n’était rien en comparaison de ce que c'était là. La pièce, une histoire d’amour orientale, fit naître en lui des sentiments qui lui avaient jusque-là été inconnus.

Était-ce la poésie de voir des choses mortes s’animer, prendre vie sous des doigts agiles qui lui fit cet effet-là ? L’impression de contrôle qui émanait des visages des exécutants, ou bien la beauté, la lenteur des mouvements saccadés mais pourtant gracieux des poupées de bois, leurs visages inexpressifs et qui pourtant suggéraient tant ? Victor ne le sut jamais. Toujours est-il qu’il avait trouvé là sa voie : il voulait être marionnettiste. En réalité, il l’avait toujours su, au plus profond de lui-même. Il voulait manipuler des personnages, créer des mondes, tirer les ficelles de sa propre vie. A partir de l’instant où il prit conscience de ce désir, Victor cessa tout à fait d’être un enfant.

 

-31 octobre 1899-

 

La façade du 17 rue des Capucines, en cinquante ans, n’avait jamais été nettoyée. La pollution croissante de la ville avait créé des coulures noires qui descendaient en s’élargissant, telle une lèpre corrompant tout sur son passage. Les moulures étaient si érodées que l’on ne reconnaissait plus l’objet de leurs représentations. Était-ce autrefois des visages ou des feuilles d’acanthe qui surplombaient les fenêtres aux larges encadrements de pierre ? Au-dessus des trois portes cependant, ces moulures travaillées avaient mieux conservé leurs détails, et c’était un visage de muse qui accueillait autrefois les visiteurs à l’entrée principale, quand Thérèse du Mas de la Fère, et sa mère Elizabeth avant elle, faisaient venir leurs nombreux courtisans. Les marches étaient si usées, la porte tant de fois avait été ouverte et refermée, qu’elle semblait posée de guingois et que le verrou ne jouait plus très bien.

Le jardin quant à lui, laissé aux seules pauvres mains de la vieille domestique, était retourné à l'état sauvage depuis la guerre franco-prussienne. Mathilde n’avait plus eu le temps de s’en occuper. Seule pour cette grande bâtisse, elle se limitait aux tâches essentielles. Elle faisait à elle seule les travaux domestiques qui auraient dû faire employer à Victor une femme de chambre, un palefrenier, une cuisinière, et bien sûr un jardinier.

Pourtant, il était grand, ce jardin, et aurait pu être magnifique. Mais les allées étaient recouvertes de mousse et de mauvaises herbes, les buissons croissaient dans toutes les directions. Victor Féridis n’avait que faire de la nature, aussi il ne fit jamais venir de jardinier pour le remettre en état. La nature, il aimait la lire dans les œuvres de Rousseau, mais c’était tout. Les livres étaient pour lui plus réels que la vie. Et encore, la bibliothèque du premier étage s'était vidée de ses livres années après années pour se remplir de poupées. Il ne restait plus que les ouvrages essentiels, ceux dont Victor ne pouvait se passer.

Il aimait juste son atelier, sa solitude faite de lectures et de longues heures de travail, et ses marionnettes.

 

-12 octobre 1874-

 

À l'usine, les ouvrières avaient droit à une petite pause pour leur déjeuner. Certaines d’entre elles se réunissaient dans la cour qui séparait les deux bâtiments de l’usine, devant les portes des fours à porcelaine. Rosalie la Rousse, comme on la surnommait ici, le chef d'atelier du département des perruques, avait trouvé l'idée ingénieuse d'aller se réchauffer là-bas. La chaleur des fours, trois grandes pièces alignées qui tournaient presque en permanence, était bien agréable en hiver. Il n'aurait pas fallu qu'on les trouve là, c'était dangereux, et surtout c’était interdit ; aussi elle et ses camarades se faisaient discrètes.

Éléonore avait rejoint depuis peu ce groupe, sans y être réellement intégrée. Auparavant, elle rentrait chez elle pour dîner seule, parce qu'elle habitait tout près, mais elles l’avaient accepté parmi elles, et cela la réjouissait un peu : c’était toujours plus agréable d’écouter des voix étrangères, fussent-elles porteuses de ragots, que de déjeuner seule en vitesse en face d’un mur laid et fissuré, décoré de vieilles coupures de journaux. La pause était le seul petit moment où toutes ces filles pouvaient se parler entre elles et se reposer un peu. Autrement, dans les ateliers, les bavardages étaient exclus.

 

-31 octobre 1899-

 

Au premier étage de l’appartement de Victor Féridis, il y avait trois pièces en enfilade dont il avait fait abattre les cloisons. D’un côté, six fenêtres couraient et inondaient de lumière le parquet aux planches disjointes et grinçantes, de l’autre, au milieu, un portrait féminin surplombait une grande cheminée qui était la seule dans cette grande maison à fonctionner régulièrement. De part et d'autre de la cheminée, des bibliothèques contenaient des centaines de livres, héritage des du Mas de la Fère, dont Victor avait lu la majeure partie.

Cet endroit était devenu son atelier, c’était là où il passait la majeure partie de son temps et où il donnait vie à ses créatures de bois et de tissu. Personne n’avait jamais pu y pénétrer. Si quelqu’un l'avait fait, il aurait bien été étonné de voir partout des bras, des jambes ou des têtes désarticulées traîner parmi les copeaux de bois et au milieu des étagères. Quand il était jeune, Victor sculptait sur son bureau. Maintenant, cela avait envahi une chambre, puis deux, puis trois, si bien qu’il avait fallu n’en faire plus qu’une, et les murs étaient recouverts d’essais ratés qu’il n’avait pas le cœur à jeter. Mathilde n’avait elle-même pas le droit de nettoyer cette partie des appartements, Victor tenant à le faire, des montagnes d’objets hétéroclites s’étaient entassées. Mathilde s'était habituée à ce secret et pour rien au monde, même quand Victor était absent, elle n'aurait poussé la porte de cet atelier.

Chaque marionnette, même ébauchée, simplement esquissée, pendait au mur ou était rangée entre deux livres, avec à son bras une étiquette calligraphiée en petites lettres noires qui indiquait la date de sa création. Le seul endroit de l’atelier qui n’était pas désordonné, c’était son bureau, le même depuis des années, qui avait servi à des générations de ses ancêtres: autant le reste était encombré et épars, autant ce meuble était dégagé, et les outils de Victor, datant de vingt ans et pourtant toujours en parfait état, étaient alignés en permanence comme ceux d’un médecin se préparant à une opération chirurgicale.

 

* *

*

 

Mme la Comtesse de Jaucourt recevait tous les vendredis soirs, et ne manquait jamais d’inviter Victor Féridis. D’ordinaire, elle n’aimait pas trop les excentriques, mais elle savait que Victor n’en était pas tout à fait un. Elle le connaissait depuis bien longtemps et comme il était, comme elle, issu d’une grande lignée d’aristocrates, elle lui passait son mépris pour tout ce qui était jeux de pouvoir, ronds-de-jambes et ostentation, que d’ordinaire elle dénigrait chez les gens qu'elle faisait entrer dans son cercle. Après tout, un gentleman pouvait bien avoir des marottes… Et puis, elle avait fréquenté l'espace d'un an, quand elle était tout jeune, la comtesse du Mas de la Fère et par la même occasion savait tous les hommes importants qui avaient gravité comme des lunes autour du soleil de son hôtel particulier. La mère de Victor n'avait certes pas été une femme d'une vertu irréprochable, ce que n'aurait pas manqué de relever Anna de Jaucourt en temps normal, mais celle-ci avait connu tous les hommes qu'il fallait connaître.

A vrai dire, Anna de Jaucourt considérait Victor comme un artiste, mais également comme une vieille connaissance, un ami qu’on traite avec respect plus que chaleur, et avec cela surtout, comme un éventuel parti. Si jamais Victor décidait un jour de goûter aux joies enrichissantes de l’hyménée, ce serait avec elle. Et cela faisait bientôt trente ans qu’elle pensait de la sorte. Avec le peu qu’il dépensait et la lignée dont il descendait, sa fortune devait être colossale. Et si jamais il mourrait, ce qui pouvait bien se produire dans la mesure où il était plus âgé qu’elle de quinze ans, qui sait s’il ne lui laisserait rien en souvenir de toutes les soirées charmantes qu’il avait passé en sa compagnie ? Après tout, on ne lui connaissait pas de famille, et une propriété de cette sorte, presque un château, ne pouvait décidément pas revenir à une unique vieille domestique.

 

* *

*

 

Ce soir-là, Victor Féridis avait décidé de donner sa toute dernière représentation. Mme de Jaucourt, l'ignorant, l'accueillit comme à son habitude.

  • Monsieur du Mas de la Fère, s'exclama-t-elle comme si elle le voyait pour la première fois, usant du nom de sa mère. Elle n'avait jamais pu se résoudre à le nommer autrement : les deux parties du nom faisaient bien plus sérieux, tout de même. Comment allez-vous ce soir ? Et comme Victor ne répondait pas : toujours aussi peu loquace ? Elle se leva en lissant sa jupe du plat de la main et s'avança vers lui. Vous êtes un peu en avance, ce soir. Mes invités ne sont pas encore arrivés. À vrai dire, vous êtes le premier, c'est inhabituel.

Elle s'approcha encore de lui, enleva une rose qu'elle avait piquée dans ses cheveux autrefois d'un noir luisant, maintenant parsemés de fils d'argent, et l’arrangea à la boutonnière de son favori avec des mouvements gracieux. Victor recula instinctivement. Elle faisait pourtant ce geste depuis des années, comme si cette rose rouge marquait sa propriété, mais il n'y était toujours pas habitué.

  • Avez-vous donné votre mallette à Alice?

Victor acquiesça d'un mouvement du menton, presque imperceptible. La femme de chambre, que Victor voyait sans la connaître depuis tant d'années, l'avait fait comme à son habitude. Mais la comtesse Anna de Jaucourt été passée maîtresse en l’art d’analyser le moindre de ses froncements de sourcils. Cette mallette était celle dans laquelle Victor transportait ses marionnettes. Pour les étrennes de la fin de l'année 1875, elle la lui avait offerte, pensant par là acquérir son affection. Ce fut peut-être la seule fois où elle entendit plus d'une phrase sortir à la fois de sa bouche, et elle se souvenait encore de ses mots. Par respect et gratitude, il lui avait apporté un bouquet de fleurs pour la remercier.

Et ce bouquet, vingt-cinq ans plus tard, était toujours dans sa chambre ; simplement, les fleurs étaient maintenant sans vie et décolorées. De temps à autre, un pétale tombait, qu'elle conservait précieusement, âme nostalgique, dans une petite boîte avec les quelques billets qu'il lui avait écrit. C’était pour la plupart des refus d’invitation, des riens sans signification, mais elle y accordait plus d'importance qu'à toutes les lettres et tous les mots d'amour que bien d'autres hommes lui avaient adressé.

Elle avait fait faire cette mallette par un artisan réputé: c’était une merveille, à la fois visuellement et techniquement. D'extérieur, elle ressemblait à un simple sac de voyage en cuir noir. Mais quand on la dépliait, elle révélait une scène de théâtre miniature dont on pouvait changer le décor de papier comme on voulait, et les poupées, prêtes à s'animer, attendaient dans des casiers à leur taille. Les seules fois où l'on voyait Victor dehors, il avait cette mallette à la main. C'est que quand il sortait, c'était uniquement pour se rendre à une de ses représentations.

Mme de Jaucourt et Victor Féridis seraient sûrement restés encore longtemps sans se parler si Alice n'avait pas annoncé Mademoiselle de Morhange. Encore une occasion ratée de lier une conversation intéressante avec Victor, pensa la comtesse. Dommage, cela ne se reproduirait pas de sitôt... Il était si distant quand il y avait du monde. En vérité, il était constamment distant.

Elle tourna le dos à Victor et s'avança vers Mademoiselle de Morhange qui venait d’entrer et enlevait ses gants. C'était une jolie rousse, un peu trop vulgaire à son goût, mais issue d'une famille noble de province. Le vieux baron d’Offenstein la lui avait présentée la semaine précédente : il s'était entiché d'elle. Alors la comtesse pouvait bien l'accueillir quelques soirs par mois. Il faut dire qu'elle n'avait pas vingt ans, et qu’elle était d’une beauté particulière : de grands yeux verts, un teint de porcelaine. Qui sait, elle pourrait peut-être s’intéresser à elle, si elle en avait le temps, ou la volonté.

Victor Féridis n'était pas présent à la précédente soirée de la comtesse. Il vit donc Mademoiselle de Morhange pour la première fois, et un frisson passa dans ses yeux. Un désir presque imperceptible, un tressaillement infime, mais que Mme de Jaucourt remarqua tout de même. Quoi ? Son Victor avait l'air humain pour la première fois devant elle, et s'il s'enflammait, c'était pour cette enfant immature ? Cette découverte la rendit maussade. Mais elle attendrait qu’Irène de Morhange ouvre la bouche. À coup sûr, ses paroles n’auraient certainement pas le même effet que sa beauté sur Victor. Elle était pourvue d'une conversation d'une banalité et d'une pauvreté effarantes.

Alice annonça le baron d’Offenstein, puis un autre invité, et encore un autre. La soirée s'anima. Ils étaient maintenant une vingtaine. Un domestique les engagea à passer dans la salle suivante pour le dîner, qui comme à son accoutumée, frisait la perfection: c'était une débauche de plats plus exotiques, plus raffinés et rares les uns que les autres. Mme de Jaucourt, avant de les recevoir, avait placé la nouvelle venue en face de Victor, espérant que sa volubilité serait contagieuse et dériderait son front à jamais soucieux. Elle regretta vite son choix : car Victor s'intéressa de très près à ce que la petite disait, et sans pour autant prononcer plus de mots qu’à son habitude, il n'avait plus l'air aussi lointain. L'aigreur de la comtesse crût de minute en minute.

Au dessert, un assortiment de fruits de saison, le baron commença à s'apercevoir de la mauvaise humeur de la comtesse, et sut parfaitement à l'encontre de qui elle était destinée. Il connaissait Anna depuis bien avant la mort de son mari: il avait apprit à déchiffrer les véritables pensées qui se cachaient derrière les piques et les saillies de sa brillante conversation. Il savait aussi qu'il n'aurait jamais la place dont il rêvait. Il s'était résigné à n’être admis comme les autres dans la société de sa chère comtesse que pour sa position aristocratique. Malheureusement, par un détour comme en offre la vie parfois, il n'était pas riche. Il n'avait donc jamais pu plaire parfaitement à celle qu'il aimait, contrairement à Victor. Pourtant, il s’en donnait les moyens: pour avoir cet argent qui l'aurait éblouie, il s’était fait homme d'affaires, mécène comme elle et joueur. Seulement, la malchance le poursuivait. Aucune de toutes les opérations financières qu'il avait menées n'avait eu l'effet escompté : il n'était pas commerçant dans l'âme, tout avait échoué, et la comtesse avait eu depuis une raison supplémentaire de se moquer de lui. Il s'était résigné.

Le baron fut tiré de ses pensées par le rire éclatant de Mademoiselle de Morhange, que la comtesse regardait maintenant d'un œil furieux. Il avait bien eu raison de la lui présenter, cette petite. Elle détournerait l'attention quelque temps. De toute façon, face à elle, la comtesse, défraîchie, ne pourrait jamais l’emporter dans un jeu de séduction. Il ne pouvait s’empêcher de douter tout de même, même s'il savait qu'il n'avait aucun souci à se faire non plus à propos de Victor : un véritable croque-mort cet homme-là. Aussi agréable et vivant que ses marionnettes. Il ne l'avait encore jamais entendu se prononcer sur le moindre sujet de société d’une façon enflammée ou partisane. Il n'avait même pas eu souvenir qu’il se soit un jour retourné au passage d’une jolie fille. En fait, il le pensait plus enclin à apprécier une autre compagnie que celle des femmes.

Un homme tel qu'il se doit ne garde pas le mystère aussi longtemps sur lui-même. C’est bon pour les débuts dans le monde, quand on est un jeune homme et qu'on rêve d'attirer l'attention sur soi. Pas quand on est, comme il l'était comme lui, un vieillard. Bah, après tout, soupira le baron en lui-même, qu'il fasse ce qu'il veut : le monde s'étiole petit à petit et on ne pourra jamais l'en empêcher...

Le baron Offenstein était de ceux de la génération d'avant, les idéalistes, les optimistes, ceux nourris au sein des idées de Voltaire et du siècle des Lumières, de révolution romantique et de socialisme hugolien. Seulement, il se voyait maintenant vieillir et comprenait de moins en moins ce qui se passait autour de lui. Non pas qu'il soit particulièrement attaché à ses idées, car il se laissait partir doucement, sans plus réagir. Chaque fois que quelque chose heurtait sa morale, il pensait : «terriblement fin de siècle...», et se renfonçait dans le fauteuil moelleux qu'il occupait à ce moment-là. Les femmes en général - et la comtesse en particulier - étaient la seule chose qui le poussait encore à agir. La vue d'une beauté lui rappelait les sensations de ses premiers mois de mai.

Le dîner tira à sa fin, on en était au digestif. On desservit; les cigares fumèrent, la conversation s'effilocha, aussi le baron, tout en ôtant négligemment son monocle pour le nettoyer, lança à Victor Féridis :

  • Et si vous nous jouiez votre spectacle? Victor se leva de table en s'inclinant légèrement. Quel en est le thème de ce soir ?

  • Orphée et Eurydice. La demoiselle de Morhange, qui n'avait pas très bien saisi le sujet de la pièce, demanda tout haut :

  • Victor Féridis? C'est une pièce sur vous ? Son rire moqueur choqua l’assemblée. Un autre invité rectifia son erreur, et la comtesse tourna vers Victor :

  • Comme c'est drôle cette méprise, vous ne trouvez pas ?

Victor baissa les yeux et se tourna pour ouvrir sa mallette d'un geste brusque. Pourquoi ne lui répondait-il pas? Il déplia le décor miniature et arrangea les plis des petits rideaux rouges. Le fond de la scène figurait un paysage bucolique avec, côté jardin, l'entrée d'une grotte. Depuis si longtemps qu'il venait maintenant, Anna de Jaucourt avait, dans son hôtel particulier, aménagé une petite salle rien qu'à son usage. Des chaises étaient disposées en permanence devant un mur vierge. Il n'y avait qu'une table, pour que Victor puisse y installer sa scène. Elle avait même poussé la perfection jusqu'à faire installer des éclairages électriques il y avait peu de temps de cela.

La pièce commençait par un monologue d'Orphée, se poursuivait par une scène de retrouvailles poignante, et s'achevait par les lamentations du poète déchiré par la seconde perte de son aimée. Les vers étaient simples, peut-être même mauvais, mais l’accent avec lequel les disaient Victor les sublimaient. Quand il prononça :

« Dedans les terribles profondeurs des Enfers

J'irais te chercher, ma douce Eurydice

Je t'enlèverais aux triples crocs de Cerbère

Enfin, je mettrais un terme à nos supplices », on voyait que l’assemblée était conquise. Irène de Morhange essuya même furtivement une larme.

A mesure que les vers s'écoulaient, Mme de Jaucourt se raidissait sur sa chaise et enfonçait ses ongles dans les paumes de ses mains. C'était la seconde fois de sa vie qu'elle entendait Victor Féridis interpréter une pièce de son cru. Le sujet en était connu, certes, mais les mots étaient de lui. Jusque-là, il avait toujours emprunté les vers de pièces de théâtre ou de livrets d’opéra célèbres. Elle découvrait, mots à mots, une part de sa personnalité qui lui avait été cachée jusque là. Pourquoi Orphée et Eurydice?

Cette soirée avait quelque chose de particulier. C'est à cet instant que la comtesse remarqua un détail qui aurait pu paraître anodin aux yeux de quelqu'un d'autre: la petite marionnette d'Eurydice était rousse. Tout comme Melle de Morhange. Jusque là, toutes les héroïnes des pièces de Victor avaient toujours été ou blondes ou brunes. Son Héloïse, la première de ses héroïnes, avait de longs cheveux noirs, elle s’en souvenait encore. Même si c’était la première fois que Victor la voyait, cette jeune fille, c’était tout de même une drôle de coïncidence, un hasard étrange… La pièce se termina, la soirée s'achevait. Victor replia sa mallette et rentra chez lui, dans le noir.

 

* *

*

Ce soir-là, Victor Féridis s’en était retourné chez lui, à pieds, comme beaucoup d’autres soirs, les yeux baissés sur les pavés suintant d’humidité qui reflétait les taches jaunes des réverbères. A chaque pas, sa tête se courbait un peu plus. C’est qu’il se faisait vieux, et que sa mallette lui paraissait de plus en plus lourde. Contrairement à ce que croyait la comtesse, il n’aurait même pas pu se payer un fiacre pour rentrer chez lui. S’il rentrait toujours à pieds, ce n’était pas une lubie d’homme excentrique, ce n’était pas non plus pour profiter de la fraîcheur du soir, mais bel et bien parce qu’il était ruiné.

Petit à petit, sous à sous, en presque quarante années maintenant, toute la fortune que lui avait léguée sa mère s’était évaporée. Éparpillée dans l’air comme la brume qui montait de la Seine chaque soir pour disparaître aux premiers rayons du soleil le lendemain. Victor n’avait jamais travaillé, jamais fait d’affaires. Il aurait regardé comme une insulte qu’on lui glisse des pièces à la fin de ses spectacles. C’était bon pour les mendiants.

Victor, en repassant à la pièce qu'il venait de jouer pour la dernière fois, se réjouit d’avoir décidé que ce soir ait été son dernier soir…

 

-17 août 1878-

 

Il faisait si chaud ce soir-là que Marie Bazoche n’avait pas pu ouvrir avant huit heures du soir. La chaleur tombait à peine à ce moment, et toute la journée, le soleil avait cuit le toit, si bien qu’elle avait du descendre Anatole, son fils de quatre mois, dans le cellier où elle lui avait aménagé une chambre de fortune. Mais même ici, seul endroit de la maison où les pierres avaient gardé un peu de fraîcheur, la chaleur insupportait le gamin. Il pleurait un peu, demandait à boire : Marie allait chercher de l’eau dans la cour, là où était installée la pompe collective, et le baignait souvent, lui passait un linge mouillé sur le corps et le visage. Elle avait si souvent vu, dans le quartier miséreux où elle vivait, mourir des enfants en bas âge, qu’elle faisait tout son possible pour ne pas que ce malheur lui arrive aussi à elle. Anatole était tout ce qu’il lui restait de bien.

Elle ouvrit l’unique fenêtre et la porte en s’épongeant le front. Il lui semblait que la température devenait un peu moins étouffante… Un faible courant d’air parcourut les deux pièces de son chez-elle, une mansarde au fond d’une cour qu’elle partageait avec Matthias, un apprenti-vitrier, et qu’elle payait tant bien que mal depuis que Joseph, le frère de Matthias, avait appris qu’elle attendait un enfant de lui. Il était reparti dans son Auvergne natale en la laissant seule avec son mioche et son célibat. Sa vie était pratiquement impossible désormais, avec cet enfant sur les bras, fille mère abandonnée, surtout depuis qu’elle était partie de son usine, depuis cet accident fatal.

Oh, elle avait bien pensé à l’abandonner, ce gosse, ça aurait été bien plus simple, ça aurait réglé tous ses problèmes ; elle aurait pu retrouver du travail-, mais elle n’avait pas réussi à le faire passer, il s'était accroché, et dès l’instant où il avait posé son regard incertain sur elle la première fois, elle avait su que ce serait impossible. Que voulez-vous, pensait-elle à chaque fois, je l’aime bien trop, celui-là… Marie frissonna en repensant à ce qu’il s’était passé il y avait de cela quelques mois à l'atelier, et reporta son attention sur son enfant. Elle n’aimait pas le laisser seul, et il recommençait à pleurer. Elle changea son seau de bras, et redescendit les escaliers du cellier. Elle arriva dans le noir à la dernière marche.

Les bougies étaient toutes éteintes, et Anatole pleurait encore plus fort. Ces vagissements étaient amplifiés par la voûte en pierre et lui vrillaient les oreilles. Marie se dirigea à tâtons vers les bougies pour les rallumer. Mais elle s'immobilisa immédiatement, une allumette dans la main. À droite, elle avait ressenti une présence, avec son instinct de mère. Les cris d’Anatole l'empêchaient d'entendre correctement. Elle n'eut pas le temps de rallumer ses bougies. Quelque chose de lourd s'abattit sur son crâne, lui fit un mal atroce qui lui lança comme des étincelles dans la nuque. Son esprit se brouilla, et elle s'effondra par terre. Dans le noir, elle ne vit plus qu'une sorte de kaléidoscope de lumière, et s'endormit pour toujours, avec les cris de son bébé à côté d'elle et qu'elle n’avait pas réussi à sauver.

-18 août 1878-

 

Victor avait ouvert toutes les fenêtres. Il était tard, et l’air commençait seulement de fraîchir. A la lumière de deux bougies posées sur son bureau, il finissait de mettre au point un nouveau mécanisme, utilisant un minuscule phonographe qu’il venait de réaliser. Il le testa plusieurs fois avant d’être sûr qu’il pouvait l’amener à Monsieur Besson. Il actionna une ficelle placée sur le côté du petit corps : à chaque fois qu’il tira le cordon, le bébé pleura merveilleusement bien.

C’était criant de réalisme, pensa Victor en entendant les pleurs et en se souriant à lui-même. Comme à chaque fois qu’il venait de terminer une de ses créations, Victor se sentit vraiment bien. C’était comme si une vague de frénésie s’était emparée de lui et ne l’avait plus lâché jusqu’à ce que ce qu’il avait dans la tête soit fini, qu’il soit sûr que tout soit parfait, achevé, entre ses mains. Maintenant que cette vague s’était retirée, comme une marée descendante, il était calme et elle ne laissait plus voir que les trésors palpables qu’il tenait entre les doigts, et ceux, plus évanescents, de toutes les possibilités que son invention offrait. Victor rit d’impatience à l’idée de montrer celle-ci à son ami, enfin, à cet homme qu’il appelait comme tel, et qui était peut-être le seul à connaître une facette de ses sombres secrets. Il était cinq heures du matin, et Victor pouvait enfin aller dormir.

 

-31 Octobre 1899-

 

De l'autre côté de la Seine, une paire d'yeux brillants suivait ses pas. Victor, la tête penchée, le regard sur le bout de ses chaussures bien cirées, n'y prêtait pas attention. Il n'avait pas vu la silhouette, et encore moins entendu les pas de Melle de Morhange qui se rapprochaient de lui à toute allure.

  • Monsieur Féridis ?

Victor tressaillit en sentant la main légère de la jeune femme qui se posait sur son épaule. Il tourna la tête, et la chassa comme il l'aurait fait d'une feuille morte.

  • J'ai réussi à me soustraire à la compagnie de la comtesse. Un peu envahissante, n'est-ce pas? Je comprends votre besoin de solitude. J'ai essayé de vous parler seule à seul toute la soirée, après votre spectacle, mais vous savez ce que c'est, la comtesse... peut parfois être quelque peu possessive. Je me suis même demandé parfois si ce n'était pas dans son intention de m'éloigner de vous... Quelle idée absurde, non? Victor ne lui répondit pas.

Il continuait de marcher, le regard fixé sur un point qu'elle ne réussirait jamais à atteindre. Ce monologue volubile, aussi léger et insignifiant qu'un chant d'oiseau, semblait l'ennuyer profondément. Qu’est-ce que c’était que cette jeune femme étrange qui sortait seule le soir, sans personne pour la conduire ?

  • Je voulais juste vous dire à quel point j'ai trouvé votre spectacle fascinant. Je sais que je ne devrais pas me trouver là à vous parler, mais c'est que je voulais absolument vous dire que ce que j'ai ressenti en entendant les vers déchirants de ce pauvre Orphée qui...

  • Mademoiselle Morhange, l'interrompit Victor en omettant presque volontairement la particule, ne me racontez pas ce spectacle dans son intégralité s'il vous plaît. Je l'ai vu tout aussi bien que vous. C'est moi qui l'ai créé.

La voix de Victor, profonde, sèche, la fit taire sur le champ. Jamais elle n’aurait pensé que ce vieux monsieur puisse lui parler d'une manière aussi désagréable, elle dont le charme amadouait les plus revêches. Il devait n'avoir pas bien compris.

  • Monsieur Féridis, reprit-elle d'un ton un peu moins sûr, je ne voulais en aucun cas vous froisser, je souhaitais vous remercier de...

La silhouette sur le quai opposé n'entendit pas le reste de la conversation. Le vieux monsieur et sa jeune admiratrice étaient arrivés devant le portail d'acier noir qui gardait l'antre des du Mas de la Fère. Il s'arrêta là, congédia la jeune fille qui fit demi-tour et s'éloigna avec sur le visage un air tout à fait sérieux et grave qui lui seyait mal.

 

-28 avril 1856-

 

Victor lisait, seul dans la grande bibliothèque du premier étage, près de la cheminée. Depuis qu'il n'accompagnait plus sa mère les soirs, il avait trouvé une compagnie ici, celle des vieux livres qui avaient appartenu à sa famille avant lui. Il n'avait pas suivi d'autres études que celles que lui avait sommairement prodigué sa mère, qui ne l'avait jamais envoyé en pension. Quand il était plus jeune, il avait eu pendant quelques années un précepteur auprès de lui, mais sa mère l'avait renvoyé après une affaire délicate. Il avait semblé à ce monsieur que les mêmes faveurs que les autres hommes passant par la maison lui étaient dues.

Victor s'était éduqué seul, en lisant ou en écoutant les conversations des gens que fréquentait sa mère. Quelques fois, quand il était seul ainsi, il lisait plusieurs pages de suite sans penser aux mots qui défilaient, et quand il levait les yeux, il voyait par les fenêtres un univers qu'il ne connaîtrait jamais et qu'il n'avait pas envie de connaître. Il se sentait bien ici, enveloppé de la chaleur réconfortante du feu, et n'avait pas envie de se cogner au monde extérieur.

Depuis presque deux ans maintenant, il lisait, par ordre alphabétique, comme les avait classé il ne savait qui avant lui, les oeuvres qui se présentaient à lui. Ce soir-là, il en était arrivé au S, et à un ouvrage de Sade. Justine n'aurait jamais du se trouver sur les étagères, car l'arrière grand-père de Victor, Pierre-François du Mas de la Fère, avait banni un certain nombre de livres qu'il trouvait choquants de sa bibliothèque. Mais cet exemplaire-là avait du échapper à son jugement terrible. Toujours est-il que Victor tomba sur ce roman et en lut les premières pages avec un intérêt croissant. Toutes ces choses du sexe et de l'amour, décrites crûment, il ne les avait jamais envisagées, pas de cette manière-là du moins. Sade lui ouvrit, sans ménagements, un horizon nouveau sur la femme et les plaisirs de la chair.

Des cris et des rires montaient aux fenêtres, sa mère rentrait. Il entendait les sabots de Rossinante sur les graviers. Victor regarda l'horloge: il était tard, il n'avait pas vu le temps passer. Il s'aperçut qu'il en était déjà à la fin du roman. Des pas rapides montaient dans l'escalier: il y avait quelqu'un avec elle. Thérèse passa sa jolie tête par la porte sans avoir frappé: Victor cacha lestement Justine derrière son dos et sentit le rouge lui monter aux joues, se sentant coupable d'un fait qu'il n'avait pas commis.

- Bonsoir mon chéri, lança joyeusement sa mère. Elle n'entra pas; un homme se cachait derrière ses jupes. Ne reste pas trop près de la cheminée, c'est mauvais pour toi, ajouta-t-elle en voyant ses joues en feu. Victor acquiesça sans parler, et quand sa mère fût partie, honteux, rangea le livre qu'il avait tout de même pris le temps de finir.

 

* *

*

 

Annabelle Aumances sortit le livre de la poche de son tablier. Éléonore soupira en enfonça son visage dans ses petites mains.

- Il le faut Elo. Annabelle aimait bien raccourcir le prénom de sa fille de cette manière. Ce prénom, élégant et aristocrate, elle l'avait choisi parce qu'elle pensait ingénument qu'il modifierait peut-être le destin de son enfant, mais « Elo » lui donnait la sensation d'une petit chose fragile et libre qui n'appartenait qu'à elle.

- J'en ai pas envie.

- Je sais bien, mais c'est comme ça. Annabelle prit sa fille dans ses bras, réprima un cri de douleur en sentant son poids contre sa côte, l'installa à la table de la cuisine, puis lui ouvrit le petit roman à la page huit en appuyant bien pour qu'il ne se referme pas. Les pieds de la fillette se balançaient dans le vide, son buste dépassait à peine de la table et seuls ses grands yeux gris apparaissaient sous ses cheveux roux ébouriffés comme ceux d'un petit épouvantail.

Annabelle retourna à son repas et remua avec colère le contenu de la casserole. Pierre était revenu la voir le matin même, jurant qu'il ne recommencerait jamais et qu'il ferait tout pour leur donner à toutes les deux une vie décente. Annabelle l'avait renvoyé avec violence, se moquant des menaces qui pesaient sur sa tête. Elle avait déjà accepté ces mêmes excuses une fois et elle savait parfaitement ce qu'il en était: Pierre se conduirait convenablement pendant quelques temps et retournerait à son café tôt ou tard, transformant en alcool tout l'argent de la maison. Annabelle regarda sa fille, qui était toujours muette:

  • Lis, je n'entends rien. La gosse épela difficilement:

  • Il... se... leva et s’ine.....ines... Annabelle jeta un coup d'oeil par dessus l'épaule d'Éléonore:

  • S'installa. I et N ça fait IN. Répète. Éléonore répéta. Chaque soir depuis que son mari était parti la première fois, Annabelle apprenait à lire à sa fille. Elle ne pouvait l'envoyer à l'école. Elle, elle venait d'une famille de paysans et on l'avait envoyé à la ville pour y gagner sa vie comme bonne. C'était sa grand-mère qui lui avait appris à lire. Annabelle pensait que si sa fille savait lire, elle pourrait éviter bien des pièges dans la vie. Elle ne lui souhaitait pas, comme elle, un travail éreintant, un mari violent et buveur et une toux à vous déchirer la poitrine à force de respirer toutes ces saletés de produits.

  • Au... piano... continuait Éléonore. Annabelle coupa des oignons et les rajouta dans le plat. Une quinte de toux la saisit et la plia en deux. Elle essuya sa bouche dans son tablier. Une tâche rouge apparut.

  • Pourquoi tu pleures, maman? Demanda Éléonore.

  • C'est rien, les oignons. Continue.

  • Et joua une val..se en...diab...lée.

 

-31 octobre 1899-

 

Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, la rue Saint-Denis était à Paris le repère des fabriques de jouets. Toutes, ou presque, avaient élu domicile là-bas, excepté la grande usine Besson, qui était si importante sur le marché qu’il avait fallu rien que pour elle deux énormes bâtiments qu’on avait localisé à Montreuil-sous-Bois. Autrefois ville de maraîchers, connue notamment pour ses pêches et ses pommes, Montreuil-sous-Bois était aujourd’hui le temple de la Poupée. A côté, les petites mains de la rue Saint-Denis avaient bien du mal à tenir la cadence effrénée qui se jouait dans la distribution de ce jouet fétiche. Quand elles sortaient de leurs mains une poupée terminée, l’usine Besson avait, elle, fait sortir de ses murs des cartons remplis…

Jeanne Huchet était de ces petites mains, c'est-à-dire qu’elle confectionnait des habits et des accessoires pour des poupées de porcelaine. C'était un de ces petits métiers que l'on retrouve au coin des rues de temps en temps. Elle vendait également des rubans, des fausses fleurs pour décorer les chapeaux. Quand les autres voyaient leurs marchandises reprises à bas prix par les fournisseurs, elle avait eu la chance de pouvoir reprendre à son propre compte la petite boutique de sa tutrice, de sa « petite mère », comme elle l’appelait, et gagnait sa vie à la confection de robes. Elle adorait son travail, même s’il était difficile.

Il fallait sans cesse aller plus vite, et pour ne pas perdre sa renommée, trouver de nouvelles idées, des patrons originaux afin que les clientes n’aillent pas toquer à une autre porte que la sienne. Mais Jeanne, dans son domaine, se battait bien. Elle savait innover et rester tout en haut. Parfois, elle pensait qu’il serait plus simple, moins aléatoire d’aller travailler là-bas et d’être payée à salaire fixe, mais les échos qui lui revenaient de l’usine ne lui plaisaient en rien : elle adorait sa liberté, les conditions dans lesquelles elle travaillait, et puis, son appointement de concierge était suffisant.

Car Jeanne était également ce qu'on appelle à Paris, une pipelette. En réalité, bien qu’elle ne fût pourtant pas très bavarde, elle était donc concierge d’un appartement de quatre étages dans les vieux quartiers de la ville. Avant de rencontrer sa « petite mère » et de loger avec elle pendant deux merveilleuses années, elle avait vécu partout et nulle part à la fois, vivant du bon vouloir des gens qui la prenaient en pitié. Jeanne, depuis aussi loin que remontaient ses souvenirs, n’avait pas eu de parents. Il lui arrivait parfois, le soir, de rêver d’une petite pièce, toujours la même, éclairée d’un visage féminin et chaleureux, mais c’était tout. Orpheline, elle avait poussé comme elle avait pu, se liant d'amitié avec qui voulait bien. Sa jolie figure y avait beaucoup aidé. Quelques hommes l'avaient touchée, mais c'est qu'elle l’avait bien voulu. Elle n'avait jamais fait que ce qu'elle avait voulu, d'ailleurs. Curieuse de tout et observatrice dans l'âme, tout ce qu'elle savait maintenant, elle ne le devait qu'à elle-même. Jeanne était une figure libre ici, une personnalité quelque peu exceptionnelle : rares étaient les femmes qui, comme elle, pouvaient se targuer d’avoir traversé tous ces obstacles qu’étaient par exemple la mort infantile, le célibat, la prostitution ou l’alcoolisme.

Jeanne cousait donc des vêtements de poupée, qu’elle revendait soit à des usines, des marchands ambulants, ou encore à des clientes qui savaient quel travail de qualité elle faisait. Car la jeune femme était très douée. Ces vêtements étaient, mais en miniature, la réplique parfaite des costumes que portaient les élégantes parisiennes. Jeanne savait les modes et les goûts, elle savait faire d’un rien, d’un morceau de chiffon, quelque petit accessoire élégant et raffiné. Et surtout, même si cela semble n’avoir aucun intérêt pour certaines personnes, Jeanne était gentille. Parfois, les clients venaient chez elle uniquement pour profiter de sa conversation. A force de travailler sur de toutes petites choses, les yeux de la jeune femme s’étaient usés avant l’heure. Elle ne voyait plus aussi bien qu’avant, mais elle connaissait si bien son métier, que cela ne la pénalisait pas tant.

Il arriva que Jeanne eût besoin de plumes de paon pour une commande d’une cliente importante. Seulement, se payer ce genre de choses à cette époque de l’année était quasiment impossible. Mais cela ne l’était pas, impossible, pour la petite Jeanne de treize ans qui sommeillait encore en elle. Elle savait se débrouiller, celle-là, et elle saurait où trouver les plumes. Le soir même où la commande lui fut passée, la jeune fille sortit de chez elle. Elle avait mis un bonnet de coton blanc sur ses cheveux et passé un châle autour de ses épaules : dehors, il allait faire froid. Jeanne se sourit à elle-même en se revoyant, petite, faire la même chose pour trouver à manger. Elle se félicita d’avoir eu la chance de trouver Melle Huchet ; elle avait été son ange-gardien. Mais, comme un ange, elle n’était pas restée longtemps sur Terre. Dieu l’avait rappelée auprès de lui. Jeanne n’avait jamais compris pourquoi. Pourquoi partir, et surtout d’une manière aussi absurde et cruelle ? Elle revoyait parfois, dans ses cauchemars, son visage et son corps mutilés.

Jeanne avait traversé la moitié de la ville sans s’en rendre compte. Pourvu que rien n’ait changé depuis tout ce temps, se dit-elle, et elle attacha fermement son châle en faisant un nœud derrière son dos. Il y avait dans les vieux quartiers, de l’autre côté de la Seine, une vieille dame qui avait dans son jardin une véritable basse-cour. Quand elle était petite, Jeanne y passait souvent pour voir les oiseaux. Va savoir pourquoi des paons, songea Jeanne. Y en a qu’ont vraiment de drôles de manies. Qu’est-ce qu’on peut bien faire avec des oiseaux pareils ? Se dit-elle. Enfin, au moins j’aurais ma commande…

Jeanne, toute à ses pensées, était arrivée sur les quais. De l'autre côté de la Seine, elle aperçut deux silhouettes. Malgré sa vue très faible, elle reconnut celles d'une jeune femme et d'un vieux monsieur.

 

* *

*

 

Victor Féridis avait réussi à se défaire de la présence de Mlle de Morhange. Ce soir, et les autres soirs aussi, il avait quelque chose de très important à terminer. Il referma le portail du jardin derrière lui et avança dans le noir. Il connaissait le chemin de gravier par cœur, et n’avait pas besoin de lumière. Il l’avait parcouru tant de fois... et ne l'emprunterait plus avant un long moment. Mathilde lui ouvrit la porte, et comme chaque soir, le délesta de son manteau. Il porta lui-même sa mallette au premier étage, grimpant les marches avec de plus en plus de mal, s'enferma dans son atelier, et poussa un long soupir. Il n'y avait vraiment qu'ici qu’il se sentait bien.

N'importe quelle autre personne se serait sentie mal à l'aise entourée de tous ces bouts de poupées en bois et de ces livres. On aurait dit l’antre d’un alchimiste ou d'un ogre. Mais c'était devenu une partie de lui-même. Un fouillis aussi ordonné que ses pensées, un capharnaüm sombre et anarchique, où chaque chose avait une place bien définie. Victor s'installa son bureau. Tous ses outils étaient disposés méthodiquement devant lui, ses scalpels, ses gouges, ses pinceaux. Il travaillait le bois de ses marionnettes à la main.

La modernité des tours à bois l'avait toujours rebuté et il aimait passer du temps à créer ses œuvres. Ce temps, selon lui, accordait de la valeur à ses marionnettes. Chacune d'entre elles était née grâce à de longues heures passées à les traiter avec amour. Victor chaussa ses bésicles. Il avait eu du mal à se l'accepter, mais il en avait eu besoin très tôt. La précision de son travail avait détruit ses yeux à une vitesse effrayante. Il ne serait jamais sorti avec : c’eût été avouer à la face du monde qu'il avait vieilli. Quelle déconfiture, pour un homme qui se souciait tant de son apparence extérieure... Enfin, pensa-t-il amèrement, tout cela n'a plus aucune importance maintenant.

Victor commença à travailler, et n'arrêta que lorsque les deux mains gracieuses de sa marionnette furent achevées. Satisfait de lui-même, il put enfin s'endormir: il était cinq heures du matin.

 

-21 juin 1874-

 

Victor prit son temps ce matin-là pour s’habiller dignement et faire honneur aux mariés. D’une façon comme une autre, même si ça n’avait pas été un mariage auquel il se rendait, Victor se serait habillé avec le même soin. Il se regarda des pieds à la tête dans la psyché de sa chambre, jugea que sa mise était bonne, depuis ses souliers bien cirés jusqu’à sa cravate nouée artistement et ses beaux cheveux blonds bien frisés, prit ses gants sur son voltaire, sa canne que Mathilde lui tendit à la porte, au bas des escaliers, et sortit dehors pour se rendre chez M. Emile Besson. Sa maison n’était qu’à quelques rues de la sienne. Il décida de s’y rendre à pied : il faisait beau, il n’allait pas s’encombrer d’une voiture : de toute façon, Mathilde mettait bien trop de temps à harnacher l’unique cheval qu’il possédait. Sa mère avant lui avait nommé ce cheval: Rossinante. Quel manque d’originalité, pensa-t-il, tout en se disant que ce nom correspondait quand même parfaitement à cette vieille rosse fatiguée qui passait plus de temps à l'écurie que dehors.

Emile Besson se mariait aujourd’hui. La cérémonie à l’église, que Victor avait tenu à éviter, devait être terminée ; il n’aurait qu’à profiter du meilleur, c’est-à-dire du bon repas et des bons vins. Quand il arriva au coin de la rue Pastourelle, il croisa la noce qui sortait tout juste de l’église, de l’autre côté ; il se joignit à elle. Il regarda Emile, cherchant quoi dire pour le féliciter : mais il semblait l’homme le plus heureux du monde, aussi Victor ne trouva rien de plus qu’un mot de félicitations banal. Ernestine, sa jeune épouse, était pendue à son bras et souriait d’une manière que Victor jugea tout à fait stupide. Mais quoi, ce devait être ainsi lorsque l’on était heureux…

Victor se prit à s’imaginer avec lui aussi une jeune femme en robe blanche pendue à son bras, la tête pleine du tintement des cloches, à n’avoir rien d’autre comme couleur de l’avenir devant soit que du rose enfantin et du blanc innocent. Emile lui serra la main de toutes ses forces pour le remercier d’être venu, le tira par la même occasion de sa rêverie passagère et l’embarqua avec eux. Ils entrèrent tous au numéro huit.

Les tables avaient été dressées les unes à la suite des autres dans le grand salon, décorées de fleurs blanches et de roses aux tons pâles. Les menus, des cartes estampées qui représentaient le couple enlacé, promettaient de rester à table jusque tard dans l’après-midi.

Et en effet, à cinq heures du soir, on apportait seulement les digestifs.

 

-31 octobre 1899-

 

Le mur d’enceinte était vieux, et il y avait des pierres délogées qui permettaient de grimper tout en haut. Jeanne était agile et rapide : après avoir ramassé ses jupes autour d’elle, elle l'escalada rapidement. Elle s’assit et passa ses jambes de l’autre côté. Un mur perpendiculaire à celui-ci séparait les deux maisons derrière les jardins imposants: en face on voyait la rue, puis la Seine par où Jeanne était arrivée. Mais laquelle de ces deux maisons était celle de la vieille aux paons ? Dans le noir, arrivée par le mauvais côté, Jeanne ne s’en souvenait plus. La dernière fois qu’elle était venue, elle ne devait pas avoir plus de dix ans. Essayons celle de gauche, décida-t-elle en se laissant doucement tomber. Elle atterrit sur un tas de compost entreposé là, dans le coin, caché par des buissons et des arbres immenses. Jeanne n’entendit plus le bruit de la ville : ni chevaux, ni calèches, ni automobiles, plus de cris, et pas d’animaux non plus. Rien que le bruissement des rares feuilles que soulevait le vent froid. Même les lumières étaient différentes.

Ce jardin était un monde à part, une enclave de forêt et de liberté à l’intérieur de la ville. Elle arriva au milieu. Il y avait là une vieille chaise oubliée depuis longtemps : le fer en était rouillé, la peinture blanche était écaillée, et du lierre s'était enroulé autour des pieds. Jeanne resta quelques secondes à contempler cette chaise d'un autre temps, et rajusta son châle autour de ses épaules. Elle frissonnait : non pas tant à cause du froid, que de l’impression fantastique que lui donnait cet endroit. Les branches presque dépouillées par le vent se découpaient sur le ciel orange des lumières de Paris. L'humidité s'accrochait à la laine de ses habits, collait sur son visage quelques mèches de ses cheveux noirs attachés très bas sur la nuque.

 

* *

*

 

Victor avait un secret étrange. La comtesse de Jaucourt n'aurait jamais pu savoir dans quoi toute la fortune de son plus vieil ami était passée, si jamais elle avait pu apprendre un jour qu'il en fut dépossédé. Victor n'aimait pas la nature, mais il aimait les sciences. Il les avait toujours étudiées, de la même manière qu'il avait toujours suivi ses applications concrètes dans la vie quotidienne. Et ces technologies, sa plus grande passion, c'était de les appliquer à son travail. Il pouvait passer des heures assis à son bureau à démonter des automates qu'il faisait venir tout exprès des plus grands artisans de France, d'Allemagne ou d'Angleterre. Ces petits mécanismes le fascinaient, mais il les détruisait pour en refaire d'autres. Ce qu'il voulait, au plus profond de lui-même, c'était que ses marionnettes bougent d'elles-mêmes et se mettent à vivre.

Mais c'était délicat, illusoire même, car les automates, même les plus sophistiqués, ne reproduisaient jamais que quelques mouvements à l'infini. C'est pour cela que Victor s'était lié avec le seul homme susceptible de comprendre ses idées : Emile Besson, propriétaire de la plus grande usine de jouets française. Emile Besson aimait l'argent, Victor Féridis en était totalement désintéressé : l'un voulait des idées neuves, l'autre avait ces idées, et les deux souhaitaient les voir réaliser. Alors ils s'entendaient à merveille.

Quand Victor arrivait avec un nouveau mécanisme, Emile le faisait breveter, simplifier pour l'usage commercial, et en offrait les premiers prototypes à son ami. Victor avait été ainsi à l'origine de plusieurs poupées qui marchaient, pleuraient, buvaient ou parlaient. Il avait fait de cette manière le succès de la maison, sans que personne ne sache même rien de son nom. Ainsi, il avait deux activités : d’une part il créait des marionnettes afin de jouer des spectacles, et de l’autre il inventait des mécanismes savants pour créer l'automate parfait.

 

* *

*

 

Victor entendit des bruits dehors. Il avait laissé la fenêtre ouverte, pour que les vapeurs de peinture s'échappent à l'extérieur. Le tablier qu'il avait mis pour se protéger était couvert de gouttes de peinture rouge : ses vieilles mains tremblantes avaient laissé tomber un pot par terre par mégarde, qu’il avait mis des heures à nettoyer, seul, comme à son habitude. Victor détourna la tête, suspendant un instant le mélange de couleurs qu'il était en train de faire. Quelqu'un marchait dans son jardin. On entendait des feuilles mortes sous des pas prudents. Victor s'approcha de la croisée, et regarda en bas. C'était peut-être Rossinante qui piaffait dans l'écurie? Mais non, se gronda Victor en lui-même, Rossinante est mort depuis longtemps... Je deviens fou.

Il faisait noir, on n'y voyait pas beaucoup. Pourtant, il distingua une silhouette de jeune fille. Malgré ses vêtements couvrants et son bonnet qui lui cachait presque la figure, on pouvait voir qu'elle était belle. La lune éclairait son visage de manière saisissante et créait un contraste fort entre le noir de ses cheveux, minces bandes encadrant ses joues sous le bonnet, et la pâleur lunaire de son visage. Victor la laissa s'approcher. Elle leva la tête vers lui, et il se recula instinctivement. Elle avait des yeux incroyables, gigantesques, d'un bleu qui semblait du cristal parcouru par des vagues.

 

* *

*

 

Le vieux monsieur l'avait vue. Jeanne se recula d'un pas pour se mettre dans l'ombre des arbres. Qu'est-ce qu'il allait faire ? Et s'il faisait venir un policier pour lui apprendre à venir dans son jardin comme ça? La prison, c'était vraiment la dernière chose que souhaitait Jeanne. On lui avait bien raconté ce que c'était là-bas. Une de ses amies s'était faite attraper pour racolage et en était ressortie avec des bleus partout, et pire encore... Jamais un cogne ne posera la main sur moi, grommela Jeanne. Autant partir tout de suite.

La jeune fille fit demi-tour et, prise soudain par la curiosité, eut envie d'observer d'un peu plus près ce vieil homme bizarre et surnaturel. Il n'était plus à sa fenêtre ; peut-être qu'en définitive, il ne l'avait même pas aperçue ? Jeanne avisa un arbre qui se divisait en deux à un mètre de hauteur, pourvu de branches basses et épaisses. Elle commença à l’escalader, un peu plus haut que la fenêtre du premier étage. De là, elle avait une vue plongeante sur l'atelier de Victor. Il y avait quatorze fenêtres qui couraient sur la façade ouest de la maison : six au premier étage, six au second, et deux plus petites, rondes, pour le grenier. Quatre couvraient l'atelier de Victor Féridis, et la lumière allait décroissant de la dernière à la première, toute à droite, du côté de la rue, où étaient installées les deux lampes de son bureau. Jeanne était à une dizaine de mètres de ses fenêtres et sa myopie l'empêchait de bien distinguer les formes étranges collées au mur en face d'elle. Elle plissa les yeux, comme si cela l'aiderait à mieux voir. Qu'est-ce que c'était que ces formes roses ? Et ce sang sur le tablier du vieil homme ?

Jeanne s’interrogea, puis, comprit tout : ces formes, c'étaient des membres humains, et ce vieil homme qui avait l'air si gentil, en réalité, c'était un fou, cruel et dépravé ! Jeanne, clouée à son arbre par la stupeur et l'horreur de ce qu’elle venait de découvrir, n'osa plus bouger. Et s'il avait vue, peut-être qu'il lui ferait subir ce qu'il avait osé faire à ces pauvres gens ! Il y aurait de nouveau du sang partout…

Jeanne regarda encore les formes attachées aux murs : maintenant, il n'y avait plus de doutes... C'était bien des crânes évidés, des mains et des jambes détachées de leurs corps! Il y avait même, comble de l'abject, un tableau recouvert d'yeux ! Alors, l'estomac retourné parce qu'elle venait de voir, elle eut un haut-le-cœur et vomit son maigre déjeuner. Elle s'essuya la bouche dans son tablier. Comment un homme si chic pouvait-il faire des choses pareilles? Pourtant, elle en avait connu, des gens qui avaient fait des choses affreuses devant elle : Paris ne manquait pas d’ordures. Mais lui, avec ses airs si policés, ses manières distinguées, son apparence si soignée, comment pouvait-il ? Jeanne avait de la peine à le croire, pourtant, c'est bien ce qu'elle avait vu : un vieux monsieur riche qui tuait des gens. Où était-il maintenant, d'ailleurs ? Jeanne ne le voyait plus. Que faisait-il ?

Elle avait du mal à se faire à l’idée, mais ce serait bien elle qui irait voir les autorités de son plein gré pour dénoncer cet assassin maniaque. Elle s'apprêtait à descendre, quand elle entendit un bruit de pas au-dessous d'elle. Tremblante de peur, elle ramena ses jupes autour d'elle pour se faire la plus discrète possible. Le vieil homme était là, en dessous d'elle. Comment avait-il fait pour descendre si vite ?

Il traînait derrière lui un cadavre de femme. On voyait ses cheveux roux qui, dépassant du suaire, balayaient la terre. Jeanne essaya de descendre quelques branches sans faire de bruit pour voir de plus près. Il la tirait aussi facilement qu’un cheval tire le cavalier qu’il a désarçonné; comme doué d'une force phénoménale, il semblait ne pas se rendre compte de ce qu'il avait derrière lui. Il laissa la femme au pied de l'arbre et fit demi-tour. Jeanne voulut descendre avant qu'il ne revienne, mais il était juste allé chercher une énorme pelle. Jeanne ne craignait qu'une chose, qu’il la découvre. Il lui abattrait sa pelle sur le crâne à coup sûr ! Alors elle le regarda creuser une tombe au pied de l'arbre, là où il n'y avait plus de racines. Cela lui prit un temps fou. Puis il jeta la femme à l’intérieur, lui ôta son suaire et le replia méthodiquement.

La femme était entièrement nue, les yeux ouverts, dans une position absurde qui lui tenait le bras droit en l'air, derrière la tête, comme si elle avait eu l'épaule déboîtée. Jeanne regarda le vieil homme poser le suaire au sol et recouvrir ce beau corps de terre, pelletées par pelletées. La femme, jeune et encore fraîche des couleurs de la vie, disparut lentement.

Quand Victor reposa sa pelle, il contempla ce qu’il avait fait, et sortit un mouchoir de sa poche pour s’essuyer le visage. Il n’avait pas l’air absorbé dans ses pensées, aucune émotion ne se lisait sur son visage : ni haine, ni joie, ni remords. C’est cela qui, plus que le meurtre qu’il venait de commettre, acheva de convaincre Jeanne que cet homme était complètement fou. Longtemps après qu’il soit parti, elle redescendit de son arbre, n’osant pas marcher là où l’autre avait été enterrée. Approchant du mur d’enceinte du jardin, elle se retourna une dernière fois. La main de la jeune femme dépassait de terre, les doigts recroquevillés comme les pétales d’une fleur fanée.

 

-17 avril 1869 -

 

En tant qu’aristocrate, Victor se devait d’assister à tous les dîners mondains de la haute société parisienne, de pratiquer l’art délicat des visites, qui comprend ce qu’on appelle communément les visites de « digestion », les visites de « convenances » ou les visites de « félicitations ». Victor était rompu dans cet art. Il savait flatter les dames, faire honneurs aux hôtes, convaincre les hommes. Ce soir-là, il se rendait chez le comte et la comtesse de Jaucourt-Ségonzac, qui l’avaient invité la semaine précédente.

C’était aussi le jour de son trentième anniversaire, mais cela, personne n’en savait rien. En temps normal, cela aurait du être à lui de les inviter en retour, selon l'usage, mais on savait ses manies, son passé ainsi que sa solitude, et au cours du repas précédent, le sujet avait tourné à l’art, puis, en passant par le théâtre, en était arrivé aux marionnettes. On en était tout naturellement arrivé au don particulier de Victor Féridis ; on savait sa passion, on voulut qu’il l’exerce devant du monde.

Aussi il était venu aujourd'hui avec sous le bras deux petites marionnettes emballées dans un chiffon, dont seules dépassaient les pieds. A cette époque, il n’avait pas encore le beau matériel dont il se servirait toute sa vie par la suite. La comtesse ne lui offrirait sa merveilleuse mallette que plus tard, quand il serait parfaitement admis dans son cercle. Pour l’instant, il n’était encore qu’un invité occasionnel.

On lui avait demandé de jouer une petite pièce : c’était en quelque sorte, et il le savait très bien, un examen de passage. Il avait bien tenu une petite improvisation la fois précédente avec une poupée en porcelaine que lui avait prêtée la comtesse, mais cela n’était rien en comparaison de ce qui l’attendait ce soir-là : tous les yeux seraient tournés vers lui. Le texte qu’il avait choisi de jouer, c’était un poème dont il était tombé presque amoureux: une imitation par le poète Alexander Pope d’une Lettre d’Héloïse à Abélard. C’était aussi peut-être l’œuvre qu’il avait le plus souvent lue, si bien que le livre dans lequel ce poème se trouvait s’ouvrait de lui-même à la bonne page. Il avait donc passé toutes ses soirées depuis la dernière invitation de la comtesse à créer deux pantins d’Héloïse et d’Abélard qui soient les plus parfaits possibles, à traduire et adapter le texte pour ses deux personnages, à ajuster leurs gestes à leurs sentiments. Il voulait que tout soit parfait: une heure encore avant d’avoir à se préparer, son Héloïse répétait son désespoir.

Le dîner tira à sa fin, et implicitement, on attendait la pièce : les gens qui fréquentaient les Jaucourt étaient toujours avides de rumeurs, de nouveautés, et de toutes ces petites choses qui détruisaient les réputations : ce n’était pas de la malveillance, plutôt de l’ennui. Cette fin de soirée promettait d'être intéressante. Ce fut la comtesse qui donna le coup d’envoi. Elle tira les rideaux et demanda au comte de bien vouloir s’installer sous la seule lampe qu’elle laissa allumée pour que l’on puisse mieux le voir. Victor, pourtant toujours maître de lui-même, soupira sans le vouloir. Son ventre s’était noué d’un coup.

C’était comme si tous ces gens allaient voir ce qu’il y avait de plus intime en lui pour la première fois, alors qu’il s’était toujours évertué à le cacher. Il passa derrière une table qu’il débarrassa de son vase et posa ses marionnettes dessus. Quand il les enleva du chiffon qui les protégeait, il osa jeter un coup d’œil à l’assemblée : seules la comtesse et une de ses amies le regardaient sans rien dire, les autres discutaient entre eux. Un instant vexé, Victor se dit qu’il aimait mieux cela finalement. Tant pis s’ils ne le regardaient pas, cela l’angoisserait moins.

Il prit la poignée d’Héloïse dans sa main gauche, celle d’Abélard dans la droite, et commença à faire bouger les fils. A partir de l’instant où il prononça les premiers mots du dialogue, peu lui importa les regards sur lui : ce fut comme si un voile noir les avait occulté, comme si un autre que lui flottait au-dessus de sa tête et récitait les dialogues qu’il avait appris pendant des heures.

Il voyait Héloïse et Abélard jouer à sa place. Comme s’il les voyait de très haut, comme s’il était le Créateur, ils se mouvaient maintenant sans lui. La peur avait disparue. Il ne récitait bientôt plus, ses deux héros avaient fait leur le texte et le vivaient pour lui, l’interprétaient le plus sincèrement du monde. Héloïse et Abélard étaient véritablement désespérés d’être séparés :

 

« Dans l’enclos ténébreux de cette forteresse,
sous ces dômes obscurs, à l’ombre de ces tours,
que ne peut pénétrer l’éclat des plus beaux jours,
mon amant autrefois répandait la lumière :
le soleil brillait moins au haut de sa carrière.
Les rayons de sa gloire éclairaient tous les yeux.
Maintenant qu’Abélard ne vit plus dans ces lieux,
la nuit les a couverts de ses voiles funèbres,
la tristesse nous suit dans l’horreur des ténèbres. »

Sa voix se fit de plus en plus douce, de plus en plus basse, et pourtant, on l’écoutait dire les mots avec toujours plus d’attention. Victor ne vit pas qu’alors que ses doigts donnaient vie à ses héros de bois, les conversations se taisaient peu à peu : les hommes finissaient leurs cafés, laissaient en suspens leurs conversations, les femmes prenaient des chaises sans quitter Victor et ses mains d’araignées des yeux, on écoutait, on regardait de tout son être ; quelques larmes, succès suprême s’il les avaient vues, coulèrent à la fin sur des joues féminines, dont celles d’Anna de Jaucourt. Les derniers mots du texte résonnèrent dans une pièce entièrement silencieuse, et les deux pantins, comme quittés par la vie que leur avaient insufflé et les mots et les mains de Victor, s’écroulèrent sur la table dans un bruit sec. La comtesse mit quelques temps à rallumer les lumières, et enfin, spontanément, tous se mirent à applaudirent. Les conversations reprirent peu à peu, on complimenta Victor. Un sourire se dessina sur son visage pour la première fois depuis une éternité.

La larme qu’elle versa fut pour la comtesse une des raisons pour lesquelles elle invita toujours Victor par la suite. Et si Victor revint, ce fut parce qu’il s’était rendu compte que cette petite table de bois avait contenu plus d’émotions pour lui qu’une maison toute entière, que la présence d’êtres chers, et, dans l’absolu, que sa vie elle-même.

 

-13 octobre 1874-

 

Éléonore était comme toujours penchée sur une tête de poupée quand elle entendit la porte du fond de l’atelier s’ouvrir. C’était vendredi, le jour de visite de M. Besson. Mais aujourd’hui, il n’était pas seul, un autre homme l’accompagnait. Sans doute un journaliste à qui il allait faire découvrir comment tout fonctionnait ici, pensa la jeune femme. Cela s’était déjà produit quelques fois. Le premier article avait d’ailleurs été court et n’avait pas reçu beaucoup d’échos, peut-être parce qu’il avait été écrit par un homme qui détestait son travail et rêvait de sujets bien plus prestigieux. Alors des jouets… Il avait fait la visite rapidement et avait bâclé son papier.

Le second article, en revanche, avait été plus important : Éléonore s’en souvenait encore parfaitement parce que là, le journaliste avait été un jeune homme novice et soucieux de bien faire, qui avait même réussi à avoir un photographe pour l’occasion. Éléonore se sourit à elle-même. Ça avait été son moment de gloire : elle était en plein centre de la seule photographie retenue pour le journal. Oh bien sûr, la moitié des ouvrières en avaient été jalouses, et l’étaient encore, mais ça restait tout de même un beau souvenir. Éléonore avait même acheté en secret plusieurs exemplaires du journal et en avait découpé un pour punaiser l'article sur le mur de sa chambre. Elle chassa ce souvenir rapidement et reporta son attention sur le visiteur qui accompagnait M. Besson : il n'avait vraiment rien d'un journaliste, celui-là. Il n'avait ni carnet ni crayon pour prendre des notes, et des habits bien trop élégants pour venir les traîner ici dans les poussières du ponçage et de la peinture. Il y avait bien vingt-cinq mètres entre eux et elle, alors Éléonore eut le temps d’observer le nouveau visiteur avant qu'il ne s'aperçoive qu'elle le fixait et qu'elle ne doive détourner son regard de lui.

C'était un noble assurément : peut-être un homme d'État, en tous les cas un gentleman. Il saluait d'un coup de chapeau toutes les ouvrières qui le buvaient des yeux. C'est qu'il était beau et plutôt bien fait : grand, mince, la démarche assurée de l'homme décidé. Éléonore savait déjà qu’elle en entendrait parler pendant la pause, c'était certain : chaque petite nouveauté alimentait les ragots, alors un homme pareil au milieu d'elles... Elles ne cesseraient de décrire son costume, son gilet de soie, sa chevalière (oui, c'était un noble, assurément), sa canne ou ses gants qu'il tenait à la main...

Mais ce costume trop propre agaça Éléonore, sans pourtant qu'elle en comprenne la raison. Et puis il avait un nez un peu trop long et trop royal ce monsieur, un regard trop méprisant à son goût. Elle n’aimait pas les bourgeois et les nobles elle, ceux qui, pendant qu’elle s’était battue pendant la Commune et n’avait eu pour toute nourriture que des chats ou des rats, avaient eu droit à tout leur confort sans lever le petit doigt. Ces gens qui prétendaient diriger les révolutions sociales sans bouger de leurs beaux salons, lançaient des réformes derrière leurs bureaux et disaient faire la volonté du peuple sans être jamais descendus auprès d'eux. Encore que, pour celui-là, ça avait du être pire encore, il ne devait même pas savoir que des révolutions se menaient tous les jours dans sa ville, jusque devant les portes de sa belle maison bien protégée.

Elle retourna à son travail. Tant pis si elle était la seule à ne pas le saluer et qu'il prenne cela pour un manque de respect. Après tout, elle ne lui devait rien. Elle ferait comme si elle était profondément absorbée. Ils passèrent rapidement derrière son dos et elle entendit un bout de leur conversation. Ils parlaient d'économie et de finances. Rien qui ne soit bien intéressant.

Peut-être était-ce un investisseur ? Un nouvel associé ? Un concurrent ? Il était un peu trop loin maintenant pour qu'elle puisse en savoir plus. Comme ils étaient de dos, elle pouvait maintenant le regarder sans crainte. Mais ce fut comme s'il avait senti ce regard. Il se retourna, la fixa droit dans les yeux, longuement, et inclina son chapeau en lui souriant.

Éléonore, à ce regard, se sentit rougir, et se pencha immédiatement sur la tête qu'elle peignait, sans penser une seule seconde à lui rendre son salut. Quand ils refermèrent derrière eux l'autre porte de l'atelier, elle poussa un soupir. Quelle idiote elle avait été de réagir ainsi ! Elle avait eu l'impression d'être à nouveau toute jeune fille, quand le moindre geste d'un homme la faisait alors trembler des pieds à la tête. Mais aussi, pourquoi l'avait-il regardée comme cela ? C'était presque indécent, comme s’il la déshabillait mentalement, était venu fouiller au plus profond de son estomac. Lucie, sa voisine, qui la regardait par en dessous depuis le début, lui lança d'une petite voix mesquine :

  • Alors il te plaît bien le richard ? Et tu lui as tapé dans l’œil à ce que je vois !

  • Lucie, enfin... Mais le ton n'y était pas. Comment démentir ? Se justifier ne ferait que la convaincre encore plus.

Alors Éléonore ne répondit rien et reprit son pinceau. En la regardant, elle remarqua que cela faisait plus de cinq bonnes minutes que sa poupée attendait sa bouche.

 

-25 décembre 1859-

 

  • Cette poupée est laide! Lança Clotilde.

Pour leurs étrennes, cette année-là, Armand d'Offenstein avait offert à ses filles deux poupées d'une très grande valeur. Leur mère était partie quelques mois plus tôt, et pour ne pas avouer à la face du monde qu'elle s'était simplement enfuie avec un ténor italien, mettant ses rêves de jeune fille romanesque en pratique, il avait dit à tous qu'elle était morte. A ses filles aussi. Comme la baronne avait emporté avec elle toute leur fortune, pour leur offrir leur cadeau, il avait revendu le seul bien qu'elle lui avait laissé, c'est-à-dire ses chevaux.

Le baron, en regardant ses filles ouvrir leurs cadeaux, pensa qu'il lui avait été difficile de les emmener dans ses bagages, ces chevaux. Mais si elle avait pu les emporter, elle l'aurait fait. Clotilde et Catherine avaient sans le savoir entre leurs mains tout ce qui restait de leur dot futur, excepté une boîte de bons cigares et une caisse de vin millésimé que le baron s'était offert en consolation.

Armand, assis à la table du salon, fumait avec délectation, en fermant les yeux. Il se souriait à lui même, la main dans son gilet, en pensant avec ironie que son argent s'envolait en fumée. Ses pensées suivaient les volutes, tournaient et s'envolaient en tous sens, disparaissaient, remplacées par d'autres. Il n'avait pas vu que sa femme en aimait un autre, et le choc avait été rude. En l'épousant, ils savaient tous deux que ce n'était pas un mariage d'amour, lui avait le nom et elle l'argent, mais il avait pensé qu'avec le temps les choses se seraient améliorées. S'il n'avait pas été un bon mari, il serait un bon père. Il ferait tout pour offrir à ses filles des mariages au-dessus de leurs conditions, des vies meilleures que la sienne.

Clotilde regardait sa poupée avec un air étrange, la tenant à bout de bras comme si elle la dégoûtait. Derrière l'écran de fumée de son cigare, le baron reporta son attention sur elle. Sa cadette, avait tout de sa mère, et quand elle faisait cette moue-là, Armand croyait la revoir. En observant cet air sur son visage à cet instant précis, Armand laissa s'échapper un soupir. Clotilde leva son visage vers lui:

  • Cette poupée est laide. Elle a des cheveux noirs comme une paysanne et de gros yeux méchants. Je ne l'aime pas! Et criant cela, elle la jeta violemment sur le sol en marbre où sa tête explosa avec fracas en une dizaine de gros morceaux.

Armand leva les yeux au ciel et soupira une seconde fois.

 

-20 octobre 1874-

 

Ce vendredi-là, le bel homme riche revint. Et la semaine d'après encore. Éléonore en vint presque à espérer que cela devint une habitude. Et en effet, il revint tous les vendredis après-midi. Les ragots avaient couru entre les filles, comme Éléonore l’avait prévu. Elle put se faire discrète à partir de ce moment-là et ainsi elles oublièrent un temps le regard appuyé qu'il lui avait lancé le premier jour. C'était désormais la seule aux yeux de toutes que cet homme n'intéressait pas. En apparence seulement. Parce qu'intérieurement, c'était tout autre chose: elle avait beau se mentir à elle-même, elle attendait tous les vendredis avec une impatience grandissante. Elle essayait tant bien que mal de le cacher mais dès qu'il entrait, elle était heureuse et se mettait de nouveau à rougir sans raison. Cet homme lui inspirait une curiosité sans borne: chaque semaine, elle essayait d'écouter ses conversations avec M. Besson, d’en savoir un peu plus sur lui.

Il avait beau être l’archétype même du genre de personne qu’elle détestait, elle ne pouvait s’empêcher de lui accorder toute son attention. Chaque information qu’elle glanait sur lui semblait pour elle un trésor savoureux. Ce qu'elle ressentait n'était en rien de l'amour, du moins le croyait-elle tout d’abord : c'était une fascination sans limite, une obsession de chaque instant. Il exerçait sur elle un pouvoir étrange : c'était comme si elle l'avait toujours connu, mais qu'elle ne parvenait pas à percer sa carapace de mystère, à se rappeler à quel moment ils avaient été proches. Pendant les pauses, elle interrogeait ses collègues discrètement sur lui, épiait leurs conversations pour glaner ce qu'elle pouvait, puis le suivait des yeux quand il s'en allait, et regardait enfin sa sombre silhouette, juste éclairée par sa chevelure blonde, monter dans un fiacre, s'éloigner de l’usine et disparaître dans les rues de Montreuil-sous-Bois.

Tout le reste de la semaine, son visage lui apparaissait, se superposant aux visages de porcelaine qu'elle peignait, et elle retournait dans sa tête ce qu'elle savait de lui : il était noble, habitait Paris, était certainement riche, en tous les cas quelqu’un d’important. À force de saisir des bouts de conversation quand il passait derrière son dos, elle avait compris que c'était quelque chose comme un inventeur. Il parlait bien, utilisait un vocabulaire distingué. Quand elle entendait sa voix, grave et douce, semblant venir d'ailleurs, elle se trouvait transportée dans un autre monde, bien plus beau, plus poétique et plus parfait que le sien, qu’elle regrettait de ne pouvoir jamais atteindre.

 

- 6 Décembre 1899-

 

Depuis que le baron d’Offenstein la lui avait présentée, la comtesse de Jaucourt avait, en quelque sorte, fait d'Irène de Morhange sa protégée et était devenu son chaperon. Ses parents, d'une très vieille famille de l’est de la France, étaient décédés dans un accident: leur voiture avait versé dans un ravin. La demoiselle, en arrivant à Paris, ne connaissait, petite provinciale qu’elle était, pas grand’chose aux us et coutumes de la bonne société. Aussi la comtesse, de méfiante qu’elle avait été d’abord envers elle et sa beauté toute fraîche, s’était petit à petit entichée d'elle et s’était plue à la modeler à son goût. Elle faisait tout pour que celle-ci devienne quelqu'un, elle avait placé tous ses espoirs en elle. Après tout, excepté un fils qui était mort avant son premier anniversaire, et dont la perte lui avait été extrêmement douloureuse, la comtesse n'avait jamais eu d'enfants. Alors une fille... Cela pouvait être si agréable... Pouvoir partager des secrets, se confier plus qu'à une amie, placer son amour en quelqu'un, cela la tenait au ventre depuis longtemps. Et puis, seule héritière depuis la mort de feu le comte, elle n'avait pas de légataire. Aussi, elle invitait souvent Irène, faisait tout pour lui enseigner les codes de la haute société parisienne pour, qui sait, lui faire une jolie place auprès d'elle.

 

-11 novembre 1874-

 

  • Respire...

Éléonore était immobile devant l’entrée, et ce depuis quelques longues secondes. Elle n’osait pas faire le premier pas. Les beaux yeux bleus de Victor lui revinrent en mémoire et lui donnèrent le courage de pousser la porte. Elle n’était jamais rentrée dans un endroit comme celui-ci, et cela lui faisait presque peur. Elle restait immobile alors qu’elle redoutait qu’on la voie entrer ici, c’était comme une sorte de honte. Mais les sentiments qui l’avaient poussée ici, le courage qu’elle avait accumulé reprirent le dessus sur ses frayeurs, qu’elle balaya d’un soupir. Elle poussa la poignée ronde, avança de quelques pas dans le vestibule et pensa, en portant ses yeux sur le bout de ses bottillons élimés d’usure, qu’elle n’avait décidément pas sa place ici. Elle regarda en arrière. Ses chaussures avaient laissé des traces de terre sur le beau tapis. Elle avait encore le temps de faire demi-tour, se dit-elle, mais elle entendit du bruit, et une femme apparut. Éléonore se mit à rougir.

On la conduisit dans une petite pièce isolée avec le livre qu’elle avait choisi. Quand elle avait tendu la main vers celui-ci, le regard qu’on lui avait lancé l’avait mise mal à l’aise. Éléonore n’aurait jamais compris que la jeune femme en face d’elle avait été intriguée non pas parce qu’une femme de son genre était étrangère à ses lieux ou que le livre était mauvais, mais bien au contraire parce qu’il était bon. La majorité des femmes qui fréquentaient ce salon de lecture, et il y en avait, y venaient pour se délecter de littérature sentimentale bon marché, et certainement pas pour y lire de la philosophie. Qu’est-ce qui avait poussé Éléonore à choisir un volume de Platon pour une première lecture ? Peut-être avait-elle déjà entendu le nom quelque part, peut-être était-ce tout simplement la couverture rouge qu’elle avait trouvée belle ? Toujours est-il que ce fut ce petit volume qui débuta son apprentissage.

Elle remercia la jeune femme qui ferma la porte derrière elle, s’assit, ouvrit le livre avec le plus profond respect, comme si elle craignait qu’il n’en sorte quelque chose de maléfique, et commença la première page. Elle dut s’y reprendre à trois fois pour la déchiffrer et pour la comprendre. Lettre à lettre, toutes les leçons rudimentaires que lui avait données sa mère quand elle était petite revinrent à sa mémoire, de même que la voix avec laquelle elle lui parlait, la pièce commune de leur ancienne maison, l’odeur de la soupe qui cuisait à ces moments-là le soir sur le feu. Elle regrettait vraiment de n’avoir pas été plus patiente enfant, mais la motivation qu’elle avait d’apprendre à lire, la frustration de se sentir si peu de chose face au monde et à la connaissance étaient si grandes, qu’en une soirée elle fit déjà des progrès importants. En sortant du cabinet de lecture, ce soir-là, elle avait lu et compris les dix premières pages du Banquet. En se dirigeant vers son immeuble, elle passa devant un bouquiniste encore ouvert auquel elle acheta une méthode de lecture pour enfants, qu’elle garda par la suite en permanence sur elle.

Elle essaya, malgré ses heures de travails éreintantes, d’y retourner tous les soirs, et à chaque fois qu’elle choisissait un nouveau livre, la jeune femme la regardait avec ce même air qu’elle croyait méprisant, mais cela, d’une manière étrange, lui donnait plus d’envie encore d’y retourner le lendemain. Elle passait parfois plusieurs heures de suite au milieu des lettres, des mots et des idées sans se rendre compte du temps qui passait. Chaque fois qu’elle finissait une phrase, puis un paragraphe, puis un chapitre, elle avait l’impression d’avoir résolu une énigme et découvert un trésor. Elle s’imaginait que ces petits trésors s’accumulaient en elle pour s’amalgamer en un plus gros trésor encore, qu’elle enrichissait de jour en jour. Au bout d’un mois, elle avait fini Le Banquet, lu plusieurs philosophes et commençait Rousseau.

Il lui arrivait souvent de penser qu’elle aurait voulu être née dans un autre milieu, qu’elle aurait voulu être éduquée comme une vraie dame, ne pas avoir à travailler si tôt. Mais l’acte qu’elle entreprenait, celui d’apprendre à lire et de se remplir de savoirs, était le premier qui véritablement lui donnait la sensation de contrôler sa vie, qui lui avait semblé jusque-là désespérément vide. Son amour pour Victor la poussait à devenir meilleure. Pour lui, mais pour elle aussi, elle avait envie de se surpasser, de faire réellement toutes ces choses qu’elle n’avait que rêvées jusque là. Désormais, quand elle peignait des bouches à l’usine, en plus du visage de Victor, elle voyait également devant elle des milliers de phrases qui flottaient.

 

Chaque sou qu'Éléonore pouvait avoir économisé, chaque minute de son temps (et elles étaient rares) elle les avait dépensés dans la fréquentation du cabinet de lecture. Il était loin de chez elle, mais sur le chemin, elle pensait tellement qu’elle ne voyait pas le temps passer. Son projet lui avait donné des ailes. Depuis novembre, elle avait bien changé. D'abord elle avait eu du mal, elle décodait plus qu'autre chose, s'y était reprise à plusieurs fois. Mais petit à petit, la qualité et le nombre de ses lectures avaient augmenté, elle ne les choisissait plus au hasard, et son esprit s'était forgé ainsi, sous l'égide des plus grands philosophes et hommes de lettres qui avaient écrit jusqu'à elle. Elle achetait des livres qu’elle lisait des fois presque toute la nuit, jusqu’à ce que sa bougie soit entièrement consumée. Cet hiver-là, elle usa d’ailleurs d’autant de bougies que pour une année entière.

A partir de janvier, elle se mit également à découper les romans-feuilletons qui paraissaient dans les journaux. Elle en faisait des cahiers qu'elle rangeait bien soigneusement dans une boîte en carton sous son lit. En l'espace de quatre mois, Éléonore n'était déjà plus la même. Ses collègues, qui ne l’avaient jamais appréciée, ne l’en aimèrent que moins. Au bout de six mois, sa frénésie de lecture était telle qu’elle avait lu plus que M. Besson lui-même. Son intelligence s’était aiguisée, ses goûts s’étaient affinés, son vocabulaire avait évolué et cela, ajouté à une certaine confiance en elle, lui avait donné une assurance qui s'en ressentait jusque dans sa démarche, son port de tête. Une certaine aura, comme si elle était détentrice d'un secret merveilleux, émanait d'elle. Les autres se mirent à la détester franchement. Elles lui en voulaient de lui être supérieure, de s'être élevée sans elles, sans toutefois savoir vraiment ce qui l’avait changée et éloignée ainsi.

 

 

-31 octobre 1899-

 

Deux policiers suivaient Jeanne jusque chez Victor Féridis. Amusés et quelque peu décontenancés par le discours de cette gamine qui semblait si sûre d’elle, ils avaient hésité à la croire, puis finalement, le commissaire avait dépêché deux hommes, « juste pour voir ». Ce soir-là, ils n’auraient pas eu grand’chose d’autre à faire, de toute façon. Arrivés au 17, rue des Capucines, Jonathan Marcus et Henri Millet empêchèrent Jeanne de les suivre au-delà du portail. De loin, elle vit une vieille domestique les faire rentrer à l’intérieur. Plus d’une heure s’écoula avant qu’elle ne les vit ressortir. Elle soupira, impatientée. C’était tout de même elle qui les avait conduits jusque là, alors quoi, elle avait quand même bien le droit de regarder un peu… ça lui aurait fait de quoi raconter. Pour une fois, ça aurait été elle la personne intéressante. Les policiers ressortirent quelques minutes plus tard, saluant la vieille servante. Quelque chose n’allait pas : Jeanne ne voyait pas le vieil homme avec eux.

  • La prochaine fois, lui lança Henri Millet quand ils furent revenus au portail, avise-toi de mettre des lunettes, ça t’évitera de croire des choses et de nous faire déranger un monsieur respectable. Disant cela, il la bouscula pour passer son chemin. Marcus, plus chaleureux à l’égard de Jeanne, rajouta :

  • Ton assassin, c’est un marionnettiste. Et les cadavres que tu as cru voir, des pantins en morceaux. J'avoue que même vu de tout près ça fait peur, alors je comprends ton erreur. Il la regarda gentiment.

  • Mais la fille enterrée dans le jardin ? Henri revint à la charge :

  • On a assez perdu de temps comme ça, partons. Et il passa un bras dans le dos de son collègue pour le faire avancer. Jonathan lança un dernier regard à Jeanne, comme pour lui dire : désolé.

Jeanne resta au portail un long moment. Un marionnettiste ? La vérité se fit jour dans son esprit comme une lumière qui aurait éclairé subitement une forme monstrueuse dans une chambre et révélé que ce n’était que les plis des rideaux. Quelle méprise affreuse ! Ce pauvre homme n’avait du rien comprendre en voyant ces deux policiers chez lui. La fille dans le jardin, ça devait être aussi un pantin alors. Voilà pourquoi elle avait été toute légère à traîner, et pourquoi l'homme n'avait même pas prié devant sa tombe, même pas planté une croix pour le salut de son âme. Jeanne fut soulagée : c'est vrai que cette histoire d'assassin sexagénaire, c'était quand même quelque chose de ridicule à envisager.

Malgré le fait de savoir que cet homme était innocent, Jeanne s'en voulait de l'avoir accusé à tort. Je devrais peut-être lui présenter mes excuses, se demanda-t-elle. En même temps, il ne l'avait peut-être pas vue et venir lui avouer cela revenait à dire qu'elle était entrée dans son jardin sans en avoir le droit. Elle n'avait qu'à lui raconter le même bobard que pour les policiers, qu'elle avait vu tout ça depuis la rue. Jeanne hésita longuement avant de prendre sa décision, mais sa nature optimiste et son habitude de ne jamais se soucier des conséquences reprirent le dessus. Après tout, qu'il lui arrive ce que Dieu avait prévu qu'il lui arrive. Si son destin était de se faire assassiner par un marionnettiste désaxé, alors, qu'elle meure. Elle poussa le portail et s'engagea dans l'allée de gravier que tant de gens avaient parcouru avant elle, monta les quelques marches et cogna trois fois le heurtoir contre la porte. La vieille domestique vint lui ouvrir.

- Bonsoir, m’dame… euh… j'aurais voulu parler au vieux monsieur. Jeanne se sentit rougir des pieds à la tête. Le vieux monsieur ? Pourquoi ce qu'elle n'avait pas trouvé d'autre nom pour le désigner ? Quelle sotte elle faisait ! La vieille femme sourit et répondit tout simplement :

- Très bien, je vais vous annoncer. Vous êtes ?

- Euh… Jeanne. Elle hésita. C’est tout.

Mathilde grimpa lentement les escaliers qui menaient au premier étage, levant difficilement une jambe après l’autre. Tout le temps que dura son ascension, Jeanne put contempler le vestibule, et, objets après objets, meubles après meubles, elle se sentit plus inutile et sale encore, de trop dans ce décor bien trop élégant pour elle. Nul doute que ce n'était pas un assassin qui vivait entre ses murs tapissés de soie, qui marchait sur ses tapis moelleux ou qui avait acheté tous ces beaux tableaux et ces objets de décoration délicats et fragiles. Nul doute que ce n’était pas un assassin qui avait comme ancêtres dans sa galerie de portraits (du moins Jeanne estima telle la série de tableaux qui montaient le long de l’escalier) des belles dames distinguées, des officiers sérieux, ou même un mousquetaire revêtu de la casaque noire à croix d’argent de Louis XIII. Jeanne se demanda comment elle avait pu croire des choses aussi affreuses.

En voyant tout cela, si beau et si luxueux, elle se dit qu'elle avait bien fait de venir présenter ses excuses. En levant les yeux de la rampe d'escalier sur laquelle courait une frise en bois sculpté, elle vit le vieux monsieur qui se tenait là-haut, bien droit, une main posée sur la rambarde. À sa vue, le sentiment de son infériorité refit surface, plus puissant encore. Il descendit les marches lentement, ne la quittant pas des yeux, ne cillant pas, comme s’il fouillait à l’intérieur de son âme. Ce fut Jeanne qui brisa le silence à première :

  • Monsieur, euh... Je suis... Je suis...

  • Je sais parfaitement qui vous êtes. Vous êtes celle qui a pénétré dans ma propriété. Le ton cassant de cet homme doucha Jeanne sur le coup. Vous étiez venue faire quoi, me voler ?

Jeanne tremblait des pieds à la tête. C'était la première fois que quelqu'un avait un tel pouvoir sur elle. Des excuses et des explications tournaient dans sa tête, mais pas une seule ne sortit de sa bouche. Ce n'était pas tant son bel habit, ses manières, sa noblesse et sa richesse apparente qui l’impressionnaient, qu'une certaine aura de supériorité intellectuelle, sociale et physique. Jeanne regarda ses pieds, et voyant ces bottillons élimés, se sentit véritablement humiliée. La seule chose à faire, c'était de s'en aller de là immédiatement. Parce qu’elle ne savait plus quoi faire de son corps, elle enfonça ses mains dans ses poches et y trouva une pièce de cinq centimes dans celle de droite, un Cérès porte-bonheur qu’elle s’amusait d’habitude à tourner entre ses doigts. Pour se donner du courage, elle serra la pièce si fort qu’elle lui rentra dans la peau. Il n'accepterait jamais ses excuses, il était bien au-delà de tout ça…. Mais ses pieds ne voulaient pas bouger d'un pouce. Le vieil homme pencha son visage vers le sien, semblant attendre quelque chose. Le cœur de Jeanne se mit à battre plus fort encore. Elle balbutia quelque chose.

  • Des excuses, c'est cela que vous étiez venue me faire ? Jeanne, la tête baissée, fit signe que oui, comme une gosse punie.

  • Très bien, je les accepte. Maintenant, suivez-moi. Jeanne releva la tête.

Le ton était catégorique. Mais même si cela n'avait pas été un ordre, Jeanne aurait obéi tout de même. Elle ne pouvait pas faire autrement. Elle serra sa pièce plus fort encore. La vieille domestique lui jeta un regard étrange. Elle-même semblait ne pas savoir ce que voulait son maître en lui demandant de la suivre. Jeanne monta donc les escaliers à la suite du vieil homme. Arrivé devant une porte fermée au premier étage, celui-ci annonça :

  • Je ne suis pas un assassin.

Il ouvrit la porte, et Jeanne, alors, regarda. Les policiers avaient eu raison. L'homme était un marionnettiste. Les corps démembrés qu'elle avait cru voir étaient des faux. Les têtes, les yeux, les cheveux, tout l'était. Jeanne fit quelques pas à l’intérieur, mi-amusée de son erreur, mi-terrifiée par ce qu'elle voyait : c'est que ces corps étaient très réalistes et surtout, que si la plupart n'étaient pas plus hauts qu'un bras, quelques-uns étaient de la taille d'une personne réelle. Jeanne arrêta son regard sur l'un de ceux-là, ou plutôt l'une : c'était l'exacte réplique de l'autre, celle qui était maintenant recouverte d'une épaisse couche de terre, là-bas dans le jardin. Le même visage enfantin et pâle, les mêmes longues boucles rousses. Celle-ci était installée dans un fauteuil, les deux bras ballants de chaque côté de l'accoudoir, la tête penchant sur le côté, ses yeux gris clair fixés sur un point dans le vide. Elle n'était pas nue comme l'autre : elle portait une robe démodée d'au moins vingt ans (Jeanne s'y connaissait, avec son métier), quand les tournures n'avaient pas encore remplacé ces immenses crinolines inconfortables qui faisaient comme une cloche autour des jambes. La soie prune était passée par endroits, décolorée aux plis comme si elle était restée trop longtemps à la lumière du soleil qui tombait des fenêtres en face. De même, le ruban noir qui retenait ses magnifiques cheveux était devenu presque cuivre, comme la fourrure d’un chat noir qui change de couleur avec l’âge.

Victor Féridis s’impatienta en voyant Jeanne regarder un peu trop longtemps ce qui était peut-être sa plus belle création. Il s'approcha d'elle et, sans la toucher, fit un geste de la main qui signifiait que la visite était terminée. Elle ne pourrait plus l'accuser désormais, alors, elle pouvait partir. Une fois que Jeanne eut descendu les escaliers et franchi le portail de son jardin, Victor se demanda pourquoi il avait bien pu vouloir la faire rentrer ici. À quoi cela aurait-il pu servir ? Les deux policiers étaient repartis, pourquoi vouloir convaincre cette petite fille qui ne pouvait rien lui faire ?

 

-11 décembre 1874-

 

Au moment où elle quittait l'usine, ce soir-là, Éléonore osa enfin interroger son directeur au sujet de son ami, celui des visites du vendredi après-midi. Monsieur Besson lui répondit sans détour, et c'est là qu’elle apprit comment celui qui occupait ses pensées depuis quelques temps s'appelait. Victor Féridis était effectivement un inventeur, comme elle l’avait soupçonné, et il lui apportait ses idées. C'est de cela qu’ils discutaient chaque fois qu'ils se voyaient : de nouveaux projets, d’inventions, du progrès que l’électricité ou le pétrole pourraient apporter à son usine, et de quelle manière.

En parlant ainsi, Mr Besson se souvint tout à coup qu'il avait oublié de lui donner ses derniers brevets déposés. Et comme il était attendu quelque part, il chargea Éléonore de les lui apporter elle-même, si toutefois cela ne la dérangeait pas. Éléonore accepta, c’était l’occasion ou jamais, et se retrouva avec des rouleaux ainsi que l'adresse de Victor entre les mains. Victor n'habitait pas du tout un appartement chic au premier étage dans les nouvelles rues, comme elle le croyait. Son hôtel particulier était de ceux qui avaient connu la Révolution : il était peut-être dans une des rues les plus vieilles de la ville.

En arrivant devant chez Victor Féridis, Éléonore fut impressionnée. C’était, dans une rue qui ne payait pas de mine, une maison tout au fond d’un jardin, qu’on aurait pu ne pas remarquer tout d’abord. Nul doute que des salons se tenaient autrefois dans cette maison qui ressemblait finalement plus à un manoir, de ceux décrits dans les romans gothiques qu’elle avait lus, qu’à un hôtel particulier. Éléonore imagina la duchesse du Maine, dont elle venait de lire une biographie, faire ouvrir le portail et rentrer les calèches dorées à la file.

Seulement, si jamais une salonnière avait un jour vécu ici, le jardin devait être beaucoup mieux tenu autrefois. Maintenant, il était à l'abandon. Les buis avaient quitté leurs formes géométriques pour croître démesurément, et les rosiers avaient envahi les bords des allées. Éléonore poussa le portail grinçant et alla frapper quelques coups à la porte. Une femme vint lui ouvrir, un tablier sur la jupe et quelques mèches blanches parsemant ses cheveux bruns. Cette femme était à l’image de la façade : fatiguée mais témoignant d’une certaine façon des splendeurs d'antan. Elle la fit entrer. On n’entendait pas un bruit. La maison semblait tellement vide… Pas un valet, pas une femme de chambre qui ne passait dans le fond. Éléonore pensa que c'était sûrement la seule domestique ici. Une maison comme celle-ci nécessitait pourtant un plus grand nombre de personnel. Cependant, malgré ce manque de mains d’œuvre, rien n’avait été laissé à l'abandon à l’intérieur : on voyait que les objets n'avaient pas bougé de place depuis longtemps, certes, mais que tout était propre.

- Monsieur Féridis est absent, lui dit la domestique. Elle fit déposer les brevets sur une petite table ronde et congédia Éléonore, qui se retrouva dans le jardin une minute à peine après qu'elle eut frappé à la porte. Mathilde ne lui avait même pas demandé son nom. M. Féridis ne pourra jamais savoir que je suis venu, pensa Éléonore, qui avait espéré peut-être pouvoir lui parler, tout du moins le voir. Elle rentra chez elle, la tête pleine de pensées qui ne tournaient qu’autour d'une seule chose : la maison merveilleuse et abandonnée qu'elle venait de voir, et qu'autour d'une personne, l'homme qui habitait cette maison.

 

* *

*

 

Éléonore n'arrivait plus à travailler correctement. Elle ne pouvait se concentrer sur ce qu'elle faisait. Il lui fallait souvent recommencer ses bouches : sa main n'était plus aussi précise, tremblait parfois. C'est que chaque fois qu'elle entendait le craquement du plancher derrière elle, elle croyait entendre M. Féridis arriver. Son visage, sa présence étaient devenus de véritables obsessions, dues peut-être à la monotonie répétitive de son travail.

Quand on est seul et que la vie que l’on mène n’a rien de passionné, les pensées se développent bien plus vite. Elles prennent racine dans la matière vide de l’imagination. Éléonore s'imaginait sans cesse que Victor regardait par-dessus son épaule, qu'il jugeait son travail sans qu’elle le voie. Elle avait l'impression que toutes les recherches, tout ce qu'elle avait fait pour lui, venir jusqu’à la porte de sa maison, c'était quelque chose de mal, et qu'un jour ou l'autre, il viendrait la voir pour l'humilier devant du monde. Et d'un autre côté, son visage était si beau (elle trouvait désormais que son nez qu’elle jugeait trop long autrefois était justement son charme), tout en lui était si admirable que son ventre se tordait quand il ne venait pas un vendredi après-midi. Elle ne savait plus si elle devait attendre ou craindre ces visites, et cet état toujours luttant entre deux sentiments s'opposant la mettait au supplice. Elle aurait parfois préféré qu'il n'ait jamais mis les pieds à l'usine.

 

-11 novembre 1899-

 

La loge de Jeanne était si petite qu'on avait du mal à se déplacer entre les meubles, mais c'était surtout les tas de tissus, de poupées, de coupures de journaux ou de bibelots qui contribuaient à rendre la pièce exiguë. L’énorme machine à coudre au beau milieu de la pièce n’arrangeait pas les choses, mais Jeanne s’en servait à longueur de journée. Elle ne pouvait pas faire autrement que de la laisser ici, et puis Sylvette avait eu tellement de mal à l’obtenir, cette machine, que Jeanne se souvenait encore de ses mises en garde à chaque fois qu'elle posait la main dessus.

Malgré cela, la pièce était plutôt propre et coquette. C'était son monde à elle, maintenant, cet endroit, et pour rien au monde elle n’aurait voulu ranger tout ce débarras. La présence de Sylvette y planait encore parfois, et Jeanne n’avait pas envie de déranger ce qui avait été son univers. Les minuscules chapeaux accrochés sur des clous au mur, les robes de poupée en tas, les petites chaussures alignées sur les étagères, tout cela la ravissait et l’aidait beaucoup pour ses créations. Cela lui donnait des idées, la forçait à être originale. Elle s'y sentait bien, et d'ailleurs, elle savait parfaitement où chaque chose se trouvait.

La visite étrange qu’elle venait de faire, chez ce vieil homme glacial, l’avait impressionnée. Assise près de son poêle, elle se rappelait cette maison qui lui semblait un château, et le visage de ce vieil homme torturé et froid revenait de temps en temps, sans crier gare, se poser devant ses yeux. Elle se demandait alors, tout en cousant ses robes, ce qu'il pouvait bien faire au même moment qu’elle. Est-ce qu'il était en train de créer quelque chose de ses doigts, comme elle ? Était-il en train de discuter avec des gens chics, de choses trop intelligentes qu’elle ne comprendrait jamais ? À moins qu'il ne soit seul dans sa grande maison, seulement accompagné de sa domestique, encore plus vieille et ratatinée que lui, mourant tous les deux doucement.

À chaque fois qu'elle en arrivait à penser cela, Jeanne se mettait à avoir pitié de ce vieux monsieur. Il ne pouvait pas être si arrogant et froid que cela, à créer de si belles choses. Jeanne parvenait à le comprendre quand elle envisageait sa personnalité ainsi. Après tout, elle créait aussi, cela faisait une sorte de lien entre eux, et elle pensait que quelqu’un qui créait ne pouvait être entièrement mauvais. L’idée de méchanceté allait de pair avec celle de destruction, et pour elle, création et destruction ne pouvaient être deux facettes d’un même caractère.

Quand elle créait, quand de belles choses sortaient de son imagination, elle se sentait dans un état parfois proche de l’euphorie et alors, elle s’imaginait ce vieux marionnettiste dans le même état qu’elle, des lumières dans les yeux et de la fébrilité dans ses doigts impatients. Elle avait envie de le revoir et de lui dire tout cela, de lui faire comprendre qu’elle pouvait peut-être l’aider et l’accompagner, il avait tellement l'air d'en avoir besoin, mais rien que d'imaginer la façon dont il la recevrait, de penser revoir ses yeux inquisiteurs qui la prendraient de haut, elle renonçait à son idée. Jeanne acheva de coudre les plumes de paon sur le chapeau de la poupée de sa cliente riche. Elle serait contente de son travail, pensa Jeanne, mais jamais elle ne pourrait se douter une seule seconde de tout ce qu’il avait fallu faire pour obtenir ces fameuses plumes…

 

-26 janvier 1880-

 

La comtesse Anna de Jaucourt avait peur des « on-dit ». Elle tenait à faire savoir à tous qu’elle tenait parfaitement son rang, et cela d’autant plus depuis que son mari était décédé. Une femme seule, même veuve, n’est jamais véritablement respectée, et cela, la comtesse le savait parfaitement. Pour s’en prémunir, elle devançait tous les reproches plausibles que l’on aurait pu lui faire, et ce dans tous les domaines. C’était dans cet esprit qu’elle décida de se faire construire un hôtel particulier dans les beaux quartiers, qui concentrerait tout ce que l’on peut trouver à Paris de plus moderne et de plus beau. Elle voulait l’électricité, le gaz et le téléphone, une salle de bain confortable et un beau jardin, toutes les commodités de la vie moderne. Sa maison était certes très cossue et bien placée, mais ne l’était pas assez encore.

Le comte de Jaucourt-Ségonzac n’avait jamais voulut entreprendre de travaux, et cela faisait maintenant presque vingt ans que la comtesse supportait les mêmes cheminées fumeuses, les mêmes lampes à huiles malodorantes et les mêmes tableaux décolorés par la lumière du soleil. Elle n’en pouvait plus d’avoir à attendre tous les soirs que sa femme de chambre ait bassiné son lit pour pouvoir se coucher. Elle voulait de la chaleur à tout moment, de la couleur et de la lumière. Et puis c’était la maison de famille de son époux, tout lui rappelait ces ancêtres ici, la mort de cet homme qu’elle n’avait que peu aimé et le fait qu’elle était la dernière de sa famille. Elle voulait un intérieur qui refléterait sa propre personnalité.

Comme, même s'il elle n'y était jamais entrée, elle avait toujours envié la demeure du comte Féridis, ce bâtiment du siècle des Lumières retranché au fond d’un jardin qu’elle adorait et qui lui rappelait ses lectures de jeunesse (des romans gothiques qu’elle dévorait en cachette et la faisaient rêver), elle demanda à son architecte de s’inspirer de cet hôtel, tout en ajoutant à la façade certaines fioritures néo-gothiques de son goût, un jardin à l’anglaise, et des fenêtres à croisées un peu partout. Quant à l’intérieur du bâtiment, il fut bien sûr équipé en électricité à tous les étages, d’un calorifère, ainsi que du téléphone tant désiré.

La comtesse de Jaucourt aimait le mobilier et les fanfreluches : sa pièce de réception, en à peine un mois qu’elle s’était installée, en déborda : ce n’était que dentelles, coussins moelleux et photographies. La comtesse prisait également l’art : la décoration de sa nouvelle demeure fut une occasion pour elle de devenir mécène, et l’on vit bientôt des tableaux à peine secs venir recouvrir les murs, d’abord de sa salle de réception, puis de sa maison toute entière.

Anna de Jaucourt pensa que le meilleur moyen de tenir son rang était peut-être de faire preuve de charité, et tout en devançant son temps, elle dénicha comme cela des talents qui, pourquoi pas, pourraient enrichir son capital par le futur. C’était donc dans son salon un étrange mélange de couleurs, entre les pastelles des tissus qui recouvraient tous les meubles et les couleurs bien plus vives des toiles, dues au courant pictural contemporain qu’était l’impressionnisme. Son jour de réception devint le prétexte d’achats impulsifs et de lancement d’artistes en devenir.

Mais bientôt les « on-dit » la rattrapèrent malgré elle : la bonne société bourgeoise et aristocratique qu’elle fréquentait et recevait répugnait à cette nouvelle forme d’art bien trop voyante et audacieuse pour ses goûts classiques. Mais ces « on-dit »-là, pour la première fois, Mme de Jaucourt les laissa courir, et elle continua ce loisir auquel elle avait pris goût.

 

-29 novembre 1899-

 

Victor décida de sortir. Depuis qu'il avait pris la décision de ne plus donner de spectacles, il n'avait pas encore mis le pied dehors une seule fois. Cela faisait presque un mois que Mathilde s'occupait de lui et lui posait ses repas à la porte de son atelier. Cela faisait plus d'un mois qu’il n'y touchait pas, ou presque, et qu’il n'avait pas décollé les yeux de sa dernière création. Quand il créait, c’était presque une obsession : il ne pouvait cesser tant qu’il n’estimait pas que sa pièce était parfaite. Il devenait fébrile et la nuit, son travail venait s’immiscer dans ses rêves, mais c’était les seuls instants où il se sentait réellement vivant.

Quand Mathilde lui ouvrit la porte, après lui avoir passé son manteau sur les épaules, la lumière crue d'un soleil froid et glacial d’hiver lui fit presque un choc. Il baissa les yeux, mais tout ce qu'il vit d'abord, ce fut une tâche rousse, causée à la fois par l'éblouissement du soleil et le visage de la marionnette qui se surimprimait devant lui : il avait tant travaillé sur sa tête, poussant le souci du détail à la manie, qu’il lui semblait qu'elle apparaissait sur chaque objet sur lequel il posait ses yeux. Sur les rangées de buis désordonnés, sur son allée, sur le portail en face de lui... A chaque fois, ce même visage de jolie femme aux cheveux rouges apparaissait.

Victor s'habitua à la lumière et avança le pied sur la marche. Ses jambes eurent, tout comme ses yeux, du mal à se réhabituer à leur fonction première. Victor pensa renoncer un instant à sa promenade : c’est qu’il avait bien besoin d'une canne. Mathilde le devança en lui en tendant une, qui reposait dans le rangement prévu à cet effet depuis bien une vingtaine d'années. Victor ne l'avait plus utilisé depuis l'époque où... ce n'était encore pour lui qu'un accessoire ajoutant à sa tenue parfaite de jeune premier, et non pas un simple soutien. Tant pis, se dit-il, et c'était la seconde fois qu'il abandonnait un peu de sa carapace de bienséance, de chic superficiel depuis qu’il avait pris la décision de changer de vie.

Victor se rendit compte à cet instant qu’il ne pouvait plus rien contre le temps qui le grignotait. Alors il descendit lentement les marches, et se dirigea vers le jardin. Arrivé au portail, il entendit seulement sa porte se fermer derrière lui. Mathilde l’avait veillé jusque-là, l’accompagnant de son regard. Victor sourit. Cette vieille domestique tenait plus à lui que sa mère ne l’avait jamais fait.

Malgré le vent froid, le soleil arrivait à percer un peu. Victor ferma les yeux et tendit son visage vers lui, le laissa l'envahir de chaleur, depuis les sillons de ses rides jusqu'au plus profond de son corps. Il referma les lourdes portes d'acier derrière lui et laissa sa carcasse de momie le porter au jardin des Tuileries.

 

-21 juin 1899-

 

Ce jour-là, c'était un cadavre de noyée que l'on apporta à Pirel, le directeur de la morgue. Ce n'était pas une suicidée, comme beaucoup de jeunes gens qu'on retrouvait alors dans la Seine. La malheureuse avait été jetée dans le fleuve après avoir été assommée : l'arrière de son crâne avait été défoncé. Son corps n'avait pas été réclamé, mais elle portait une blouse tâchée de peinture rose qui pouvait laisser deviner que c'était une artiste, certainement. Pirel, même s'il savait que personne ne la réclamerait et ne viendrait assister à son enterrement, demanda à Anatole de la rendre plus jolie, avant de la mettre dans la fosse commune. Il ferait une exception. C'était toujours dommage, selon lui, la mort d'une femme.

Anatole Bazoche était peintre. En attendant l'Œuvre qui lui ferait une place dans le métier, il s’attaquait à tous les travaux de peinture qu'il pouvait trouver pour survivre. C'était comme ça qu'il s'était fait embaucher par Pirel, par hasard, la semaine précédente. Anatole peignait ses cadavres et leur donnait leur dernière apparence. Quand il vit la noyée, il eut un haut-le-cœur. Jusque-là, il n'avait eu à rendre présentables que des vieilles gens mortes dans leur sommeil ou des morts paisibles qui n'avaient rien de particulier, si ce n'est leur teint jauni et leur odeur. Mais là, ses chairs étaient bleues, vertes, tâchées comme d'une moisissure boursouflée qui aurait pris la peau de l'intérieur et l'aurait décollée. Ses yeux étaient révulsés, sa bouche ouverte béait sur une langue noire et nécrosée.

Anatole se dit, en haussant les épaules, qu'il y avait quand même là matière à faire un beau tableau, avec toutes ses couleurs, quelque chose à la manière moderne, fait de petites touches de pâte traitée dans la matière. Cette fille-là avait dû être jolie avant de finir dans la flotte, pensa-t-il en préparant son matériel. À coup sûr, c'était une blonde à la peau rose et fraîche. Au seuil de la vieillesse, pas plus d’une quarantaine d’années. Cette scène lui évoqua un instant quelque chose de connu.

Tout en sortant ses pinceaux, Anatole se mit à réfléchir : cette fille n'était pas une artiste. Il ne l'avait jamais vue dans les ateliers qu'il fréquentait, pas même en tant que modèle. Mais ailleurs peut-être... Il ne se souvint pas. Et puis tout ce rose au bout des doigts, c'était quoi ? De la couleur pour peindre un mur, au mieux. On ne fait pas une œuvre avec un rose pareil, encore moins avec une seule couleur. Non, c'était une ouvrière.

Anatole trempa son pinceau dans un pot d’eau, puis sur sa palette, et commença par lui peindre le visage, en suivant la pente naturelle des traits, et recouvrit ce qui dépassait des bras depuis les manches de la chemise. Il ne s'aventura pas plus loin, même si déshabiller une jolie fille ne lui aurait pas déplu d'habitude. Il avait beau être irrévérencieux envers tout ordre et règles établies, il y avait quand même le respect dû aux morts. Il changea de pinceau, en prit un plus fin, et commença les lèvres après avoir refermé la mâchoire. Pas trop rouges : il fallait un peu de réalisme, qu'elle n’ait pas l'air de s'être fardée pour une mascarade. Il lui rosit les joues, ajouta des ombres. Enfin, il se recula, satisfait de son travail. Si ce n'était l'expression très particulière de son visage, elle aurait eu l'air presque vivant. Enfin... Anatole Bazoche la regarda encore longuement et comprit enfin ce qui n'allait pas dans ce qu'il venait de faire : inconsciemment, il l’avait peinte de la même couleur rose que les tâches de sa blouse, et elle avait l'air d'une poupée de porcelaine...

 

* *

*

 

Anatole lava son matériel, rangea ses couleurs et ses pinceaux dans sa sacoche et jeta un dernier regard sur la noyée. Ces tâches de peinture, cela l'intriguait. Qui pouvait bien avoir balancé dans la flotte une femme qui avait l'air si innocente ? Peut-être que sur ce visage si doux, qui semblait si honnête, s'étaient joués des sentiments contraires, et que celle-ci avait été loin d'être une belle personne... Anatole la regarda encore, et sourit: il avait compris ce qui le tarabustait depuis le début. Il mit son sac sur son épaule droite, tira sur son pantalon de l'autre pour le remettre en place (il tombait toujours), et sortit de la morgue pour se rendre dans la rue Saint-Denis.

Mais là-bas, aucune fille n’avait disparu. Tout le monde connaissait tout le monde, lui expliqua la jeune femme à laquelle il s’était adressé, une petite brune rondelette au visage italien, comme celui d’une madone. Si Anatole cherchait une ouvrière qui avait disparu sans que personne ne s'en soit rendu compte, c'était assurément à l'usine de Montreuil-sous-Bois qu'il faudrait qu'il se rende... Là-bas, c'était n'importe quoi, précisa-t-elle. De la production défiant toute logique, des conditions de travail de bêtes de somme. Au moins ici, fit-elle en étendant le bras vers ses deux collègues, l'une qui cousait et l'autre qui peignait, on s'occupe de nos poupées avec amour, du début à la fin, c'est bien plus gratifiant. Anatole la remercia et partit, non sans avoir remarqué un certain air de frustration dans les paroles qu'il venait entendre. Ces ouvrières-là ne devaient certainement pas avoir le même salaire et les mêmes droits que celles de l'usine Besson, pensa-t-il. Il sortit et continua son chemin, les poings dans les poches.

Quand Anatole rentra dans l'usine, il analysa tout ce qu'il vit avec ses yeux de peintre : ces couleurs d'enfance, ces roses, beiges, blancs et violets, avec cette lumière qui tombait sur les ouvrières courbées sur leur travail, ces poussières scintillant dans les rayons du soleil qui tombaient en faisant des tâches d'or sur le parquet de bois, et toutes ces chevelures blondes, brunes ou rousses, c'était vraiment un joli sujet. La lumière surtout, cette lumière était incroyable. Les grandes fenêtres donnaient sur le midi, et inondaient tout d'une sorte de nuée chaude et dorée qu'il envia beaucoup. Ce n'était certes pas dans son atelier qu'il y avait tant d'espace et de clarté. N'importe quel modèle posant ici plutôt que chez lui rendrait un tableau exceptionnel.

 

  • Oui effectivement. Clara Saulnier qu’elle s’appelait. Une blonde, non ? Pourquoi ça ?

  • Parce que j’ai eu l’honneur de serrer les paluches à son cadavre, pas plus tard que ce matin.

Anatole avait une manière de s’exprimer bien à lui, un argot parisien mêlé d'expressions inventées de toutes pièces. En tous les cas, il disait toujours ce qu’il pensait, sans prendre garde aux réactions des gens qui l’écoutaient. Ce fut encore le cas cette fois-ci. Lucie Vauthier, la chef d'atelier, devint blême et tremblante en apprenant la mort de Clara. Elle dut s’asseoir et Anatole regretta l’espace d’une seconde son franc-parler.

  • Vous la connaissiez ?

  • Pour sûr… Elle était ici comme moi à l’ouverture de la fabrique en 73. On était que des gamines à c’t’âge-là. Tout ce temps au turbin ensemble, ça crée des liens. Lucie baissa la tête un instant. Enfin bon, moi, j'ai arrêté pas mal d'années. J'suis revenue ici y a seulement neuf ans. Même si je lui parlais pas de trop, ça fait un choc, tout de même.

Sur la demande d’Anatole, elle commença à expliquer son histoire, sa voix s’affermissant à mesure qu’elle parlait. Clara était une fille sans histoires. Toujours bien correcte, jamais rien à redire. Elle était passée chef d’atelier, à force, avec l’âge. Donner des ordres aux autres l'avait reposée un peu, parce qu’avec le temps, les poussières d’ici lui aurait détraqué les poumons. Lucie était passée chef d'atelier au département peinture quand elle était revenue: elle avait essayé d'ouvrir un café avec un gars, ça avait tenu quinze ans, et puis du jour au lendemain... à la porte.

Des fois, elles sortaient ensemble s’amuser dans les guinguettes, dansaient et prenaient du bon temps. Mais elles ne parlaient jamais de leurs vies privées. Alors non, elle ne voyait vraiment pas qui aurait pu faire ça, ni pourquoi. Peut-être qu’elle fréquentait des hommes pas très corrects ? Même si elle ne lui en avait mais vu un ici, elle le répétait, on ne savait jamais, des fois que, une dispute qui avait mal fini, ça pouvait toujours arriver… le gars du café ? Mais ce qu’elle savait par contre, c’est que Clara n’avait plus de famille depuis longtemps. Personne ne donnerait un sou pour elle. Lucie releva la tête. Elle avait beau dire qu’elle ne connaissait pas Clara, elle pleurait.

  • C’est gentil d’être venu, quand même, ajouta-t-elle.

Lucie resta assise sur sa chaise et ne parla plus, sa tête en ses deux mains, les yeux dans le vague. Anatole la quitta sur cette expression étrange, mêlée de peur et de peine pour cette amie. Peine de sa perte et peur que cela lui arrive également. La mort de quelqu’un d’un tant soit peu proche vous ramène toujours à votre propre mort… Anatole n’alla pas voir la police. Sa curiosité était satisfaite, c’était suffisant. Et puis la fille, personne ne la connaissait, alors à quoi bon ? De toute façon, Anatole n'aimait pas les cognes.

Le lendemain, Lucie Vauthier ne se présenta pas à l’usine, et les jours qui suivirent non plus.

 

-17 août 1875-

 

On attendait un orage pour le soir.

Victor ouvrit la porte. Quelques marches en dessous de lui, se tenait une petite jeune fille dont seule dépassait une imposante masse de cheveux roux sous un tas de rouleaux de papier, comme une petite vieille de conte de fées pliant sous les fagots. Un mince filet de voix s'échappa de sous cette montagne:

  • Monsieur, je viens de la part de mon patron, Monsieur le directeur Emile Besson, il m'a chargée d...

  • D'un fardeau bien trop encombrant pour vous. Victor Féridis s'empressa de la débarrasser de ses brevets pour les poser. Ce faisant, il vit son visage. Ses yeux d'abord. Et s'arrêta une seconde sous leur empreinte. Il posa ses brevets sur un guéridon à sa gauche sans les quitter, ces grands yeux couleur d'orage, et sans un mot, engagea Eléonore à entrer chez lui. C'était la première femme, en dehors de Mathilde, qui posait le pied dans son vestibule depuis treize ans.

Dehors, il faisait une chaleur atroce. Un temps lourd et humide d'été parisien, ceux où l'on a pas la fraîcheur de la campagne ou l'air d'un bord de mer pour en calmer l'ardeur. Eléonore, les mains prises par les brevets, n'avait pas pu empêcher son chapeau de lui glisser des cheveux. Il pendait dans son dos, attaché par deux rubans. Rouge à la fois de honte et de chaleur, elle l'épingla lestement sur sa tête et réajusta quelques mèches folles.

- Vous allez venir avec moi boire quelque chose. Ce n'est pas sérieux de venir de si loin à pied.

- Vous savez d'où je viens ?

- Vous venez de la part d'Emile avec des brevets dans les bras. Il faudrait être un piètre détective pour ne pas savoir ça. Eléonore se reprocha sa question idiote et le suivit jusque dans sa cuisine.

- Il fait bon ici, soupira Eléonore.

- C'est l'avantage des vieilles pierres. Victor versa quelque chose dans un verre. C'est de la limonade. Mathilde la lui avait préparée. Pas trop sucrée? Eléonore fit un grand sourire et ne dit rien. Le liquide glacé lui fit un bien fou, et le regard de Victor sur elle coula dans son ventre avec le fracas d'une cascade.

Dehors, l'orage éclata enfin. Un éclair les surprit tous deux dans la pénombre gris-bleutée de la cuisine. Ils se sourirent.

 

- 6 décembre 1899-

 

La comtesse de Jaucourt s’était mise en tête d'organiser chez elle un bal costumé. Elle n'avait jamais vraiment aimé l'hiver à Paris. Son éternelle pluie la plongeait dans une émotion qu'elle détestait. Autrefois, à cette époque de l’année, elle allait à la campagne, mais elle n'avait plus le cœur de se déplacer, ses jambes étaient trop vieilles, se disait-elle, même si pour aller de son hôtel particulier à sa maison de campagne, elle ne devait pas poser plus de six fois le pied par terre, pour monter et descendre de sa voiture personnelle. Et puis elle avait besoin de chaleur et de couleurs. Un bal costumé, c'était parfait, surtout pour fêter le début du mois de décembre: ce serait l'occasion de faire admirer ses tapisseries qui venaient d'être refaites, de danser un peu et de faire de nouvelles connaissances. Elle avait invité plus d'une cinquantaine de personnes, et celles-ci, amenant leurs familles ou leurs amis, faisaient qu’il y avait foule : dans le salon principal, on avait du mal à se frayer un chemin. C’était là des habitués du cercle, leurs familles, des connaissances, de parfaits inconnus, toujours ravis de partager la générosité de leur hôtesse.

Anna de Jaucourt n'avait pas pensé à l'économie et les préparatifs avaient duré plusieurs jours. Après tout, elle pouvait bien dilapider de sa fortune, qui finirait de toute façon entre les mains de gens qui étaient déjà ici pour la plupart. Des cousins éloignés, le baron d’Offenstein et ses filles étaient de ceux-là. Pour le baron, grimé en Polichinelle, cela n'avait rien d’extraordinaire, il était toujours là. Pour ses trois filles, c'était autre chose. Depuis qu'elles étaient mariées, elles ne voyaient presque plus leur père. Leurs époux les accaparaient. Le baron en souffrait en silence, mais Anna, comme avec chacun de ses proches, l’avait percé à jour.

La comtesse déambulait parmi ses invités comme une reine et la ferveur la gagnait. Le costume de Marie-Antoinette qu'elle s'était choisie y était peut-être pour quelque chose, surtout dans la mesure où, avec sa perruque poudrée, elle les dépassait presque tous d'une tête. Elle s'amusait à reconnaître derrière leurs masques et leurs maquillages des visages connus. Au fond du premier salon, celui du buffet, un dottore de la commedia dell’arte se tenait immobile, une flûte de champagne dans la main. C'était le seul qui ne dansait pas, qui ne parlait à personne. Une seule personne pouvait se cacher derrière cette attitude :

  • Victor ! Lança-t-elle en s'approchant de lui. Je ne pensais pas que vous viendriez vous frotter à cette agitation. Voilà bien un mois que je ne vous ai pas vu.

Victor Féridis retira son masque rouge au long nez. La comtesse eut un moment de flottement en le regardant. C'est qu'il avait vieilli prématurément, comme si ce mois écoulé trop vite s’était étiré en une année.

  • J'ai été fort occupé.

  • Peut-être, dit la comtesse tout en se demandant ce qu’il avait bien pu lui arriver, mais vous auriez pu donner de vos nouvelles. Maintenant que vous êtes ici, je ne vais plus vous lâcher, fit-elle en le tirant par son ample manteau noir, riant comme une enfant qui veut montrer quelque chose à ses parents.

Cette gaieté soudaine et plutôt inhabituelle dans son tempérament fit sourire Victor. Il lui semblait que comme lui, elle se rendait compte à présent du temps passé, mais que l'un et l'autre avait choisi deux moyens différents d'y faire face : l'une essayait de retrouver sa jeunesse perdue, l'autre avait accepté la fatalité et attendait la mort comme ultime Acte, comme point final d'une vie achevée, sans remords et sans regrets. Anna de Jaucourt courut plus qu'elle ne marcha pour les réunir tous deux avec le baron d’Offenstein, qu'ils puissent ainsi bavarder comme avant. Le baron avait un peu bu, et sa nature joyeuse refaisait surface, en même temps que le rouge de ses joues. Il n'y avait plus la moindre jalousie quand il s'adressa Victor :

  • M. Féridis ! Et avisant son costume: mon ami ! Nous sommes tous deux des personnages de comédie, ce soir.

  • Nous sommes tous des personnages, baron. Le monde est une scène de théâtre dont quelqu'un manipule les fils.

  • Quelle drôle de philosophie dans votre bouche, s'étonna la comtesse. Le baron sourit, lucide :

  • Ma chère Anna... M. Féridis n'a jamais précisé qui était ce quelqu'un qui tirait les fils... Encore moins que ce quelqu'un était Dieu. Ne faites pas de M. Féridis ce que vous voudriez qu'il soit.

La comtesse ravala son sourire et se remémora une de leurs dernières conversations, où elle avait découvert, par un de ces détours de pensée qui vous mène bizarrement à un sujet que vous n'aviez jamais abordé auparavant, que Victor Féridis ne croyait en rien. Elle savait qu'il n'était pas pratiquant, mais avec ses belles idées, ses discours sensés, ses maximes bien placées, elle l’avait toujours cru très pieux. Cette révélation l'avait bouleversée alors. Jusque-là, elle avait toujours été entourée de gens très différents et cela lui plaisait, mais apprendre quelque chose de totalement contraire à ce que l'on croyait d'une personne, surtout quand cette personne vous était si chère...

Cela avait baissé dans son cœur l'estime qu'elle avait pour lui. C'était aussi un peu pour cela d'ailleurs qu’elle ne l'avait pas invité de tout le mois de novembre. Elle avait compris qu'en réalité Victor, même s’ils se connaissaient depuis plusieurs décennies, était pour elle un parfait étranger. L'accueillir à ce bal avec tant de chaleur, c'était plus une politesse qu'autre chose, un hommage envers les souvenirs passés. Elle avait abandonné tous ses projets de mariage farfelus. Maintenant, elle était bien décidée à profiter de chaque instant, et elle avait d’ailleurs fait sienne la devise de Sarah Bernhardt, d'une actrice pourtant. Chaque fois qu'elle n'osait pas, elle se répondait à elle-même; « Pourquoi pas ? ».

Elle entraîna le baron pour une danse, qu'il se garda bien de refuser. Victor se retrouva une nouvelle fois seul.

La demoiselle de Morhange, devenue la déesse Epona, l’aperçut depuis le salon et lui adressa un salut de la main droite, tout en retenant de l’autre sa grosse tête de cheval qui ne tenait pas très bien.

 

* *

*

 

Alice introduisit Anatole par la porte de derrière. Le ballet interminable des domestiques, qui préparaient tout pour la soirée, la dispensa de trouver une excuse valable quant à la présence du peintre ici. Personne ne le remarqua. À l’affût tout de même, elle le fit entrer dans un placard pour qu'elle se change. Il l'attira avec elle.

  • Je ne suis pas sûr que je t’aiderai beaucoup, gloussa-t-elle, la voix étouffée, collée tout contre lui par l'étroitesse du lieu.

  • Je vais diriger tes mains, proposa Anatole en lui volant un baiser.

À l'autre bout de l'immense appartement de la comtesse, loin du quartier des domestiques, les premiers invités du bal pénétraient déjà, accueillis en grand apparat par leur hôtesse.

 

* *

*

 

Alice, reléguée par la comtesse à un rôle plus ingrat encore que celui de femme de chambre, occupait pour la soirée la place de servante. Elle faisait des allers et retours interminables entre les cuisines et le salon pour rassasier tout ce monde de bourgeois, de riches et haut placés personnages. Plus elle les voyait s'amuser et s'enivrer de tout, et plus elle enrageait. Mais ce qui la mettait le plus en colère, c’était encore d’avoir eu l'idiotie de faire entrer ici Anatole. Non content de s'amuser à ses dépens sans même prendre la peine de venir la voir comme il le lui avait promis, il fallait encore qu'il fricote avec cette autre fille, cette... Mademoiselle de Morhange.

Alice l'avait vu faire plus d'une fois : elle avait beau descendre de la cuisse de Jupiter, avec toutes ses générations de vieux nobles provinciaux derrière elle, elle ne se conduisait pas moins comme la pire catin du Tout-Paris. Elle n'était plus aussi prude qu'à son entrée ici. Il fallait toujours qu'elle aguiche tout ce qui était masculin et agite ses jolies formes sous le nez de ces messieurs. En les regardant danser tous deux alors qu’elle apportait un plateau dans le salon principal, sa colère augmenta d'un cran. Quand elle les vit, quelques heures plus tard, expulsés pour leur insolence et leur manque de pudeur, à presque coucher devant tout le monde, sa fureur était à son comble. Alors quand son service fut terminé, exaspérée par cette affreuse soirée, elle sortit s'attarder sur les bords de la Seine, pour prendre un peu l'air avant de retourner dans la pitoyable chambre que la comtesse avait dénié lui allouer dans le grenier.

 

* *

*

 

Victor se dirigea vers la salle de bal. Ce n'était pas tant pour danser -Victor ne dansait jamais- que pour observer les autres. Ces corps qui tournoyaient, ces jupes qui s’envolaient dans les airs lui plaisaient. Tout d'abord, il ne vit qu’une masse vive de couleurs, comme un kaléidoscope en mouvement, puis des formes se dessinèrent, et son regard se posa sur un couple qui se distinguait des autres. Mlle de Morhange, sa tête de cheval toujours de travers, vêtue de draperies blanches, c’est-à-dire de presque rien, dansait avec un tout jeune homme habillé en manière de Turc, un grand turban posé comme en équilibre sur le haut de son crâne.

Avec leurs coiffures, ils étaient tous deux plus grands que tous les autres. Lui riait aux éclats, faisait le vide autour d'eux. Le jeune homme, avec ses boucles brunes et son visage enfantin, c'était Anatole Bazoche. Victor l'avait déjà vu une fois, lui semblait-il, mais il ne se souvenait plus quand, il y avait longtemps. Il savait néanmoins que c'était un peintre. Mais ne l’eut-il pas su, qu'il l’aurait deviné : tout en lui sentait l'artiste, le bohème : ses cheveux longs, son air débraillé, ses manières libres et ses mains qui semblaient voler partout, comme si elles avaient manié toute leur vie des pinceaux et des brosses. Il savait, semblait-t-il, accaparer l'attention, fixer les regards du public sur lui. C'était un homme habitué à faire de sa présence un spectacle. Cela se voyait à ses façons de parler tout haut pour les autres, de se mouvoir, et même de danser. Il savait utiliser son corps à merveille, était souple comme un chat, blagueur comme un singe de foire.

Victor s'amusait à décrypter ce personnage pendant de longues minutes, sa flûte de vin de Champagne à la main, toujours intacte, lorsque ses yeux se posèrent de nouveau sur Mademoiselle de Morhange. Ses habits se défaisaient un peu, sa toge glissait sans arrêt sur son épaule, et cela, ajouté à ses joues rouges et ses yeux rendus brillants par la danse, la rendait désirable. Victor sourit en analysant les regards que les autres hommes posaient sur elle et revit en elle, l'espace d'un instant, une autre jeune fille à la chevelure de feu qui avait été tout aussi innocente que celle-ci était séductrice: ce costume, il lui semblait qu'elle avait dû bien l’étudier.

Puis, la déesse Epona sembla ne plus supporter le poids de ses attributs : Irène de Morhange alla reposer la tête de cheval sur une chaise dans un coin de la salle. Une longue et épaisse masse de cheveux roux et bouclés s'offrit alors à la vue de tout le monde. C'était le geste de trop, semblait-il. Le sourire de Victor se figea. Il reposa sa flûte sur une table et, les yeux perdus vers des pensées bien à lui, fit demi-tour et ne se représenta plus de la soirée. La comtesse de Jaucourt, entrant dans la salle de danse peu après qu'il soit parti, faisant comme lui une rapide analyse de la scène, ne manqua pas de fusiller du regard cette femme qui osait porter chez elle ses cheveux défaits et ses bras nus.

 

-24 décembre 1875-

 

Mathilde avait allumé un feu dans la cheminée du salon principal. Elle regardait en souriant Victor et la joie lui débordait le coeur de le voir si heureux, assis là aux pieds de la femme qu'il aimait. Tout était parfait à cet instant: la chaleur douce, la lumière des bougies, l'odeur du feu qui craquait. La neige qui tombait dehors faisait comme une protection ouatée autour de la maison. Excepté le crépitement des bûches qui flambaient, il n'y avait pas un bruit, pas même celui de l'horloge, car Victor en avait démonté le mécanisme pour son dernier automate. Mathilde passait de temps en temps devant la porte du salon, veillait le couple et souriait.

Depuis que la petite était ici, il y avait comme un enchantement qui s'était étalé sur le toit de l'hôtel, un charme mystérieux, une espèce de sort bénéfique. Il y avait plus d'amour en ces murs que du temps de la comtesse, et chacun des soupirs de la jeune femme, chacun des doux mots de Victor valait plus que tous les cris d'extase qui avaient été poussés en ces lieux avant eux.

Victor était allé chercher deux nouvelles marionnettes dans son atelier, une d'un jeune homme blond et l'autre, d'une jeune femme rousse. Mathilde ne les avait jamais vues. En réalité, elle n'avait jamais vu aucune des créations de Victor: elles étaient toujours enfermées dans sa mallette ou dans son atelier.

Victor, un peu plus tard dans la soirée, irait chez la comtesse de Jaucourt. Pour l'heure, il donnait la toute première représentation de sa pièce pour Éléonore. Et cette pièce, c'était un long poème que déclamait le personnage masculin pour la femme qu'il aimait. Quand il arriva à la fin, Victor ne faisait plus jouer les fils de ses héros, il regarda simplement Éléonore dans les yeux:

« Dans les replis les plus profonds d'un coeur, il existe parfois, oiseaux douloureux, des secrets et des mots qui veulent trouver leur liberté et espèrent qu'une main aimée viendra un jour ouvrir leur cage. La pensée de les laisser partir est un étau broyant qui exprime les larmes, mais les voir trouver leur destin est aussi un soulagement inespéré. Il faut bien du courage pour les laisser s'envoler, mais à trop vouloir cacher et protéger ces papillons de rêve et d'espoir, ces ambitions qui nous tiennent debout, ceux-ci se fanent et vous laissent aigris et desséchés. »  Victor s'arrêta un instant, regarda les yeux brillants d'Eléonore, et reprit:

« Quand vous avez l'impression que, par une nuit claire, les étoiles vous font des clins d'oeil et que l'astre brillant vous sourie, quand vous avez l'illusion que vous revivez quelque chose de déjà vécu, et qu'une odeur furtive vous laisse plein de souvenirs, comme la vague se retire en laissant sur la plage ses trésors luisant à la lune ronde, quand il vous semble, sans savoir pourquoi, que quelque chose est un bon présage, quand vous pensez que l’aurore et le coucher de soleil sont trop beaux pour être vrais, et surtout, quand il vous apparaît comme un évidence que la vie est merveilleuse, ce sont eux, ces rêves, ces secrets, ces espoirs flottant dans l'air libérés de leur carcan, qui ont traversé votre âme l'espace d'un instant, parce que vous les avez appelés inconsciemment.

Quand vous saurez les reconnaître, et surtout les garder, vous serez le plus heureux des êtres, car leur cachette favorite, ce n'est pas l'espace infini du ciel où ils se perdent, mais un autre coeur qui soit leur égal, une autre âme qui soit leur soeur et sache les garder en vie. Puissent les psychés de mon propre coeur savoir se libérer pour toucher le vôtre de leurs ailes timides et y trouver, au plus profond, un refuge. »

Ces derniers mots étaient une question directement posée à la jeune femme. Elle se laissa glisser de son fauteuil, et pour tout réponse, laissa ses lèvres se poser de leurs ailes timides sur celles de Victor.

 

* *

*

 

  • Vous ne venez plus très souvent ces temps-ci, annonça la comtesse en accueillant Victor. Je regrette de ne plus profiter de votre présence. Ce sont les fêtes qui vous amènent ici ?

Victor se sourit à lui-même. Quel homme, à sa place, aurait voulut être ici quand il avait un endroit où une personne qu’il aimait passionnément l’attendait ? S’il était venu, même si la comtesse faisait semblant d'être surprise, c’était seulement parce que cela était prévu depuis longtemps et qu’il avait horreur de se désister. C’était un manque de politesse qu’il aurait eu honte de devoir imposer. Le cercle de la comtesse n’aurait jamais compris quelle raison plus importante que cette soirée aurait pu le pousser à ne pas venir.

Il donna sa mallette à Sabine, la femme de chambre, ainsi que son chapeau et sa canne à pommeau argenté. La jeune femme disparut dans les appartements avec ses affaires. La comtesse de Jaucourt était encore en noir. Elle portait le deuil de son mari depuis quelques semaines déjà, et ses larmes avaient séché bien vite. Le comte de Jaucourt-Ségonzac était mort alors qu’il honorait de ses faveurs une cocotte de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Pour cette raison, mais aussi pour beaucoup d’autres, sa femme n’avait pas eu trop de mal à se faire à l’idée qu’elle allait désormais devoir être seule.

Étrangement, le lendemain matin du jour où le drame s’était produit, elle s’était surprise à chanter un opéra : au plus profond d’elle-même, elle se sentait plus libre que jamais. Et par la même occasion, alors que chaque objet ici lui rappelait sa présence, elle s’était rendue compte qu’en réalité, elle n’avait jamais véritablement aimé son époux.

Les invités étaient déjà presque tous ici, et Victor était, comme à son habitude, un des derniers. Il faut croire qu’il aimait à se faire désirer. Mais Mme de Jaucourt pensait que c’était justement là la qualité principale à laquelle on reconnaissait un véritable artiste.

Ce soir-là, le repas fut un peu différent des autres: d’une part parce que c’était Noël, d’autre part parce que, alors que l’atmosphère était alourdie par la mort récente du mari volage, que tous les visages étaient empreints de gravité malgré les lumières du sapin, Victor Féridis se sentait plus heureux que jamais. Il voyait, pareil à une tâche lorsque l’on a trop fixé le soleil, le visage d'Éléonore se superposer sur tout ce qu’il regardait. Sur les bougies, les décorations rouges et vertes, les tâches d’or que tout cela faisait. Il voyait ses yeux brillants, son menton qui se plissait de cette manière toute particulière quand elle souriait, sa chevelure incroyable qu'il aimait caresser doucement, et revivait à chaque seconde le baiser qu'elle lui avait accordé il y avait quelques heures à peine de cela.

La comtesse frappa quelques petits coups de son couteau sur son verre, et Victor se rendit compte par ce geste que le dîner s’était achevé sans qu’il ait suivi la moindre conversation ; de même, il ne se souvenait absolument pas, en regardant les plats de porcelaine vides, de ce qu’il avait bien pu avaler.

Ce soir-là, le spectacle qu’il donna fut son meilleur : redire les mots qu’il avait placés pour Éléonore dans la bouche de ses personnages lui fit une drôle de sensation, comme si ce secret, cette déclaration entre lui et elle, pourtant à une si longue distance de lui, était dévoilé aux yeux de tous. L’assemblée, il le voyait en levant quelquefois les yeux vers elle, semblait aussi conquise que l’avait été celle qu’il aimait. C’est peut-être parce que c’était la première fois qu’il avait écrit une pièce dans une attention précise, toute particulière, et que les sentiments qu’il avait incorporés dans les âmes de ses deux héros étaient sincères pour la première fois. Les sensations furent plus fortes encore que lors de son premier spectacle, celui d'Héloïse et Abélard: là, les mots étaient de lui, et ils avaient un sens.

 

-18 juin 1866-

 

Armand d'Offenstein regardait sa fille s'avancer vers l'autel. Tout s'était passé en deux mois. A peine Catherine faisait-elle ses débuts dans le monde que le jeune Rouchamp, un bourgeois dans l'industrie du textile, s'était entiché d'elle, lui avait fait sa cour et avait demandé sa main à son père. Le baron d'Offenstein, fidèle à une vieille promesse qu'il s'était faite il y avait des années de cela, avait accepté cette demande en vertu de l'amour que celui-ci semblait éprouver pour sa fille et surtout des soixante mille francs annuels qu'il lui apportait. Elle s'éloignait doublement de lui: elle avançait vers l'autel, vers un autre homme, et ne ferait pas demi-tour.

Quand il l'avait aidée à faire ses malles la veille, laissant de côté les domestiques, il avait rangé sur le dessus la poupée qu'il lui avait offerte le Noël où sa mère était morte; maintenant, elle était toute défraîchie, les fleurs du chapeau étaient aplaties et les couleurs étaient fanées. Elle n'était plus qu'un souvenir, tout comme la petite fille qui l'avait tenue entre les mains. Bientôt, ce serait au tour de sa soeur de partir. Dans deux ans, cinq tout au plus, Armand d'Offenstein se retrouverait seul.

Lui et Clotilde étaient assis sur le premier banc de l'église. Il se retourna un instant. Quelques bancs derrière lui, la jeune comtesse de Jaucourt-Ségonzac lui lança un sourire. Elle devait avoir le même âge que Catherine, pensa le baron en la voyant si fraîche à côté de son vieux mari. En se tournant vers les futurs mariés de nouveau, il se dit, en voyant Catherine si belle dans sa robe, que sa petite fille avait bien grandi, et qu'une page était tournée.

 

-20 décembre 1875-

 

Pour les étrennes d'Éléonore, Victor avait commandé un tableau à un portraitiste alors en vogue à Paris, un certain Garnotelle. Il voulait un portrait d'Éléonore, car il supportait mal de ne pas l'avoir tout à lui: elle avait décidé de continuer son travail à l'usine. Tout d'abord, Éléonore avait trouvé cette idée de portrait ridicule, d'autant que Victor avait tenu à lui offrir une robe pour la pose. Elle avait eu, pendant les premières séances, l'impression d'être une poupée avec laquelle on joue.

Mais par la suite, elle s'était habituée, et le travail de Garnotelle justifiait à peu près toutes ces cérémonies. Il travaillait bien, et elle aimait voir l'avancement du tableau après sa séance. C'était étrange pour elle de se sentir scrutée comme cela, envisagée, dévisagée. D'avoir la sensation d'être déshabillée mentalement par un inconnu, qu'un lien particulier et muet se créait entre cet homme et elle juste par le regard.

Après deux semaines, quand le portrait fut fini, elle eut l'impression en le regardant que ce n'était pas elle qu'elle voyait sur la toile, mais une noble, une jeune femme bien plus jolie qu'elle, au regard ailleurs. L’exécution était trop réaliste et trop maniérée pour elle. Victor resta là à le contempler avec elle, ce portrait, Garnotelle à deux pas derrière eux, dans l'attente de leur réaction. Ils n’avaient pas l'air d'être comme ses précédents clients ceux-là, pensait-il, qui disaient tous, immanquablement, que c'était parfait en lui mettant les billets dans la main. Ils avaient l'air de vraiment apprécier la peinture, de connaître ce que c’était que l’Art, et de ne pas, comme les autres, vouloir un tableau simplement pour voir leur tête affichée au vu et su de tout le monde, juste parce que cela « se faisait ». Déjà, l'homme avait tenu à le payer avant.

Victor fit un signe à Éléonore. Ils n’eurent pas besoin de parler pour se comprendre. Ni l'une ni l'autre n'aimait. Victor, au bout de quelques secondes, congédia Garnotelle sans un mot, et quand il fut parti :

  • Rien dans cette œuvre n’est vivant. Ce n'est qu'une jolie vignette, rien de plus. Je crois qu'il vaut mieux que j'abandonne cette idée. Jamais plus... Il hésita. Aucune représentation ne saurait le rendre toute l'énergie, toute la vie qu'il y a en vous. Vous êtes une œuvre d'art à part entière.

Quand le tableau fut sec, quelques jours plus tard, Victor le monta dans une pièce du dernier étage où étaient entreposés tous les meubles et les bibelots du temps de la gloire des du Mas de la Fère, pour ne le ressortir que bien des années plus tard...

 

- 4 décembre 1899-

 

Jeanne se décida finalement à retourner chez le vieux monsieur. Elle ne savait pas que ce qu'elle lui dirait, ce qu’il lui répondrait, mais elle avait envie de le voir. Quand elle arriva au numéro 17 de la rue des Capucines, on lui dit qu'il était parti. Mathilde la fit rentrer dans le vestibule et lui demanda de patienter un moment : il n'allait pas tarder. Elle dut s'éclipser un instant pour terminer quelque chose. Jeanne, laissée seul un instant, toujours aussi curieuse, ne put pas s'empêcher de profiter de cette occasion qui ne se reproduirait peut-être plus jamais et de la domestique qui lui accordait sa confiance : elle monta rapidement l'escalier et poussa la première porte du premier étage. Mais elle s'était trompée, ce n'était pas ce qu'elle cherchait : ce n'était pas l'atelier ici, mais une chambre de jeune femme. Les murs étaient tendus de tapisserie rose parsemée de petites fleurs. Tout ici était d'ailleurs rose ou blanc, depuis la parure de lit jusqu’aux petits pots en porcelaine posés sur la coiffeuse aux pieds fragiles.

Une poupée était assise sur un minuscule fauteuil, dans un coin, et tendait ses mains pour qu'on la prenne dans ses bras. Jeanne recula en la voyant. Pourtant, des poupées, il lui en était passé beaucoup entre les mains. Mais ces yeux trop grands, écarquillés comme ceux du mannequin qu'elle avait vu enterrée l'autre jour, ces mains tendues lui firent une impression malsaine. Cette chambre avait quelque chose d'étrange. Elle était bien trop jolie, bien trop rangée, comme si personne n'y avait jamais vécu. Jeanne ne comprit pas tout de suite ce qu'il s'était passé ici, mais elle sut instinctivement que cela avait dû être douloureux. Peut-être que M. Féridis avait une fille il y a longtemps et qu'elle était partie... Toutes ces pièces respiraient l'abandon. Ces choses laissées des années au même endroit, ces souvenirs recouverts de poussière. Jeanne eut l'impression d'avoir pénétré dans un territoire interdit. Elle sortit en refermant la porte sans un bruit derrière elle et s'apprêtait à descendre les escaliers quand elle passa devant la porte de l'atelier.

 

Jeanne poussa la porte. Elle voulait revoir tout ce capharnaüm rose, cette profusion de corps factices : cet atelier la fascinait. Elle ne l’avait jamais vu que la nuit, éclairé aux lampes et aux bougies. Maintenant qu'il faisait jour, la pièce avait un peu perdu de son caractère fantastique. Il n'y avait plus de grandes ombres, ces flammes vacillantes du feu qui donnaient l'illusion que tous ces pantins allaient se mettre à bouger d'un instant à l'autre. Ils n'étaient plus que de vulgaires morceaux de bois... Il y avait cependant une chose qui avait changé ici : le grand portrait au-dessus du manteau de cheminée.

Ce M. Féridis avait dû le faire poser ici après qu'elle soit partie, parce qu'avant, le mur était vide. Jeanne s'approcha, et contempla le visage de la jeune femme représentée : on ne peignait plus comme cela, maintenant, pensa-t-elle. La photographie avait pris petit à petit la place de ce genre de portrait trop réaliste. À force de côtoyer tout le bas peuple, notamment les artistes, Jeanne s'y connaissait, en matière de mode artistique. Ce tableau-là datait de plus d'une vingtaine d'années, tout comme la robe de la jeune fille peinte d'ailleurs. Mais ce n'était pas cela qui intrigua Jeanne particulièrement : c'était plutôt la jeune femme elle-même. Il lui semblait la connaître. Elle avait déjà vu quelque part cette pâleur, ses grands yeux gris et fixes, cette belle chevelure. Néanmoins, quelque chose lui semblait plus... vivant dans ce visage. Il y avait quelque chose de mystérieux dans l'air qu'elle avait, quelque chose de caché, comme si elle n'était pas celle que le peintre avait fixée sur sa toile. Et c'est en posant les yeux sur la robe de soie prune que Jeanne se rappela, et chercha dans l'atelier la marionnette à taille humaine dans le voltaire, celle qu'elle avait vue le premier jour. Celle-ci n'y était plus, mais il n'y avait pas de doute, c'était bien la même.

Jeanne voulut faire demi-tour. Et si le marionnettiste la surprenait ici ? Ce grand automate la gênait encore plus que la poupée dans la chambre rose. En passant devant le bureau sur lequel étaient disposés, avec un ordre méthodique, les outils de travail du vieux marionnettiste, Jeanne vit trois paires de lunettes différentes dans le coin droit. Les paroles du policier, tu ferais mieux de t'acheter des lunettes, lui revinrent en tête : alors elle voulut les essayer, pour voir comment ça faisait, et choisit les plus grandes. Au moment où elle les posa sur son nez, la porte s'ouvrit : Victor se tenait devant elle, glacial. Jeanne se figea sur place, tétanisée par la peur.

Mais Victor, en voyant Jeanne, les yeux agrandis à la fois par la peur et par les verres, eut l'impression d'avoir devant lui une chouette affolée, égarée en plein jour: il éclata de rire.

- Elles vous vont très bien, dit-il en souriant, vous pouvez les garder.

À partir de cette entrevue à la conclusion déroutante, Jeanne se présenta presque tous les jours chez Victor Féridis. La première fois, ce fut pour lui rapporter ses lunettes, ce qu'il refusa, et s'excuser encore. Par la suite, ce fut juste pour profiter de sa compagnie. Jeanne s'attacha à ce vieil homme si plein de mystère en lui, et Victor, d’abord dérouté par une présence étrangère chez lui, ce qui n’était pas arrivé depuis des années, se mit à l’inviter de lui-même.

Alors, jour après jour, une relation toute particulière se noua entre ces deux êtres, une relation proche de celle d’un père et d’une fille, puis d’un maître et de son élève. Car Jeanne avait toujours, au fond d’elle-même et sans jamais avoir osé faire le premier pas, voulut être initié à son art. Et Victor, qui ressentait depuis quelques temps déjà le besoin de transmettre ce qu'il savait à quelqu'un, trouva en Jeanne une parfaite apprentie.

Il revoyait parfois en elle la fraîcheur de son Éléonore perdue. Jeanne apprit très vite, et bientôt ses mains habiles et son goût sûr, déjà exercés par son métier, l'amenèrent à réaliser des figures exquises, empreintes d'une féminité et d'une douceur qui manquaient quelque peu à celles de Victor.

Un matin, il lui offrit des lunettes, qu'il avait faites faire juste pour elle. Par ce geste, il se rendit compte qu'il avait tout à fait accepté sa propre défaillance. Jusque-là, il n'avait plus rien attendu de sa vie : Jeanne avait remis en cause cette façon de concevoir les choses. Elle voyait son monde d'une telle façon que cela le lui faisait le considérer d'un œil totalement neuf. Jamais il n'aurait dû croire que rester seul après la mort d'Éléonore avait été le meilleur moyen de se consoler de sa perte. Il y avait maintenant tant de choses qu'il regrettait de n'avoir pas faites, et tant d’autres, qu’à l’inverse, il regrettait d’avoir accomplies… Tout l'édifice d'une vingtaine d'années avait été bouleversé en quelques semaines par une petite fille à l'allure de chouette.

 

- 10 janvier 1876-

 

Éléonore peignait ses bouches depuis le matin, et toutes avaient le sourire. L’impensable s’était produit : Victor, l’homme dont elle n’aurait jamais rien cru pouvoir espérer, avait daigné abaisser ses yeux sur elle. Elle ne cessait de se rappeler ce qu’il s’était passé quand il l’avait vue pour la première fois il y avait quelques mois de cela, ses rouleaux dans les bras, toute petite sur les marches du perron. Éléonore bénissait cent fois M. Besson d’avoir eu l’idée de lui demander ce soir-là de lui amener de nouveau ses brevets. C'était lui et non sa domestique qui lui avait ouvert. Pour la première fois, elle avait vu chez Victor un tressaillement, quelque chose d’indécis, comme s’il avait laissé tomber un instant son masque et lui avait montré sans le vouloir sa vérité nue. Elle, l’ouvrière transparente, avait ébranlé l’homme qui se cachait derrière l’aristocrate guindé. Il l’avait faite entrer, et elle n’en était jamais repartie depuis, de cette grande maison qu’elle admirait tant.

En quelques mois, tout avait changé: les mots qu'elle avaient lus dans tous ces livres l'avaient aidée à trouver les siens. Chaque soir, elle était retournée le voir. Au début, c'était des conversations anodines, mais l'un et l'autre savaient bien ce qui se cachait derrière ces paroles superficielles. Éléonore se rappelait, son pinceau à la main, les plus longues conversations qui avaient suivies, les livres dont ils avaient parlés, ceux qu'il lui avait lus, puis les rendez-vous donnés, les sentiments grandissants, les élans contenus, les regards chargés de pensées que tous deux ne voulaient s’avouer, les soupirs, toutes ces petites choses que l’on espère, redoute, quand on devient amoureux fou ; et puis finalement, elle en revenait toujours à cette déclaration qu'il lui avait faite, la veille de Noël. Elle se demandait toujours comment de simples mots pouvaient produire tant de sensations différentes… c'était peut-être de les avoir attendus si longtemps.

Quand elle l'avait écouté parler ce soir-là, elle avait eu du mal à croire que tout cela fût vrai: c'était comme si elle était hors d'elle-même et voyait Victor déclarer son amour à une autre. Et pourtant non, c'était bien elle qu'il aimait! Éléonore ferma les yeux et sentit en frissonnant les lèvres de Victor se poser sur les siennes. Elle ne savait pas ce qui était le plus délectable, du moment lui-même de ce premier baiser, ou de son souvenir qu’elle aimait à se rappeler sans cesse.

Lucie, tout en finissant un sourcil d’un mouvement sec, lui lança un regard noir en la voyant ainsi rêver et se sourire à elle-même. Mais Éléonore ne se souciait plus de ce que les autres pensaient d’elle, encore moins de ce que celle-ci, peut-être la pire commère de toute l’usine, pouvait bien penser. Elle se sentait détentrice du plus heureux secret qui soit au monde et avait l’impression que rien ni personne ne pouvait lui faire de mal, là où elle s’était envolée.

 

-2 décembre 1899-

 

Il faisait un froid atroce et la glace sur les étalages n'arrangeait pas les choses. Pourtant, Anatole adorait traîner dans les Halles: les bruits, les cris, les odeurs et les couleurs, tout l'enchantait. Cela faisait comme une musique, c'était la musique particulière de Paris. Anatole, son matériel sur le dos, cherchait un sujet en sifflotait insouciamment. Son sujet, il le trouva devant le poissonnier Gilbert: une femme qu'il n'avait encore jamais vue ici, un vrai visage de la Renaissance avec ses cheveux blonds tirés sous son bonnet, penchée presque religieusement sur les lottes et les saumons qu'elle choisissait avec circonspection. Elle avait l'air déplacée ici: Anatole l'aurait parfaitement imaginée en robe ancienne, la main posée sur un reliquaire. Il laisserait tomber le modernisme aujourd'hui: soudain, il avait follement envie d'une imitation d'un maître italien. Il aborda la femme:

  • 'Scusez, m'dame, un portrait, ça vous tente? Alice se retourna:

  • Et tu comptes me le faire payer combien, gamin?

  • Rien du tout! C'est pas tous les jours qu'j'ai l'occasion de trouver un si beau modèle. Alice sourit, flattée:

  • Je n'ai pas trop le temps là, comme tu le vois, dit-elle en montrant le paquet que le poissonnier venait de lui tendre et en avançant dans la foule. Anatole la suivit:

  • Ça sera pas long, j'vous jure! Vous avez bien une heure? Chez moi c'est juste ici, dit-il en montrant le dernier étage d'un immeuble effectivement non loin de là. Alice hésita:

  • Juste une heure alors. Ce fut elle qui le suivit.

 

-26 mars 1876-

 

Rosalie la Rousse rabroua Éléonore d’un mouvement méprisant de la main.

  • Non mais elle plaisante, là ? Ça fait des semaines que mam’zelle nous évite comme la peste et v’là que tu veux revenir grailler avec nous ?

Éléonore, qui ne s’était pas attendue à cette réaction brusque, resta immobile, les mains crispées autour de son tablier chiffonné. C’est vrai que cela faisait assez longtemps qu’elle était dans un état second, qu’elle ne savait plus ce qu’elle faisait et qu’elle ne voulait pas le laisser transparaître : elle était amoureuse. Et pour rien au monde, elle n’aurait voulu qu’on lui gâche la joie qu’elle avait en lui demandant pourquoi un sourire béat traînait en permanence sur son visage. Depuis le début de l'année, elle mangeait de nouveau seule chez elle les midis et elle filait tous les soirs chez Victor Féridis après son travail. Elle bredouilla une excuse maladroite :

  • Je suis désolée. J’ai… à faire tous les midis. Rosalie la regarda en tordant la bouche d’un faux air suspicieux.

  • Et tu crois qu’on va accepter ça ? Va falloir tout nous raconter, ma p’tite, si tu veux rev’nir parmi nous.

  • Tu crois qu’on n’a pas vu tes regards larmoyants quand le richard s’amène ? lança Lucie d’un air amer. Honteuse, Éléonore sentit ses joues cuire et ses yeux piquer.

Victor continuait ses visites du vendredi comme si de rien n'était, mais elle ne pouvait l'empêcher de le regarder. Et ses regards, si discrets les voulait-elle, l'avaient trahie.

Clara força Éléonore à s’asseoir en lui appuyant sur l’épaule. Sachant qu'elle n'arriverait pas à mentir, effrayée à l'idée de devoir partager avec elles ces choses si intimes, Éléonore leur raconta pourtant tout. D’abord avec circonspection, honte, puis avec de plus en plus d’aisance. Elle raconta sa rencontre avec Victor, leurs sentiments l’un pour l’autre, les paroles adorables qu’il lui avait dites… Elle raconta ce qu’elle éprouvait pour lui, et cela avec tous les jolis mots et les tournures qui étaient entrés en elle grâce aux livres: la façon dont elle l’admirait, l'aimait, l'adorait, le bonheur qu'elle croyait rêver chaque jour. Sur sa lancée, elle ne parvint pas à s’arrêter avant d’avoir fini de raconter tout dans les moindres détails, jusqu’à la description de la maison de Victor. Ce qu’elle ne vit pas, c’est qu’à mesure que son visage s’illuminait en parlant de son amour, les yeux des filles autour d’elle s’abaissaient et s’emplissaient d’une aigre jalousie. L'amour la rendait belle, elle allait s'envoler loin d'elles, et son bonheur était trop éclatant.

 

- 4 avril 1876-

 

Éléonore poussa la porte de l'atelier et s'assit nonchalamment dans le grand voltaire moelleux. Sa jupe se gonfla, le ressort de sa crinoline remonta tout autour d'elle, on ne voyait plus que son buste qui dépassait d’une grande cloche de soie prune. Victor rentra à son tour, ils se sourirent. Éléonore tapota légèrement l'accoudoir pour l'inviter à venir. Il s'agenouilla auprès d'elle, lui prit les deux mains et la regarda longuement, d'un air si étrange qu'elle se sentit gênée :

  • Qu'y a-t-il ?

  • C'est que, oh... je vous aime tant... Lâcha-t-il dans un souffle. Que pourrais-je bien faire pour vous le prouver davantage ? Éléonore sourit à cet aveu hors-propos et si spontané, de la joie plein les yeux.

Il venait juste, dans son grand salon, de terminer pour elle la lecture de la Lettre d’Héloïse à Abélard. Il avait tenu à partager son admiration pour cette œuvre avec elle ; peut-être que le poème avait laissé plus longtemps qu’il ne l’aurait cru son empreinte dans son cœur. C’était un peu comme s’il éprouvait en cet instant précis ces sentiments si forts, dits par un autre, qui n’avaient été pour lui jusque-là qu’une trace abstraite, des émotions sans fondement. Comme si la littérature avait pris le pas sur la vie réelle et remplissait ces mots d'un sens nouveau.

  • Vous n'avez pas besoin de me le prouver, je le vois chaque jour dans vos yeux, vos sourires, vos façons d'agir avec moi, répondit Éléonore. Victor baissa la tête. Les mots ne semblaient pas venir. Je n'ai pas besoin de robes, de bijoux, de toutes ces choses que n'importe quelle autre femme dans ma situation s'empresserait de vous réclamer, continua Éléonore. Je ne suis pas une poupée, ajouta-t-elle en riant et en tirant sur le tissu de sa robe. Je sais que vous m'aimez. Et je vous aime aussi, à m'en rendre folle. Cela me suffit. Victor regarda la robe :

  • Elle ne vous plaît pas ? Voyant son air inquiet, Éléonore le rassura :

  • Mais bien sûr que si, elle est sublime. Et elle entoura sa tête de ses mains, l'embrassa sur le front, juste à la racine de ses cheveux, cet endroit qu’elle aimait tant. Vous savez ce que j'aimerai ? Lui glissa-t-elle à l'oreille. Si vous aimez tant me faire des cadeaux. Quelque chose... que vous auriez créé rien que pour moi.

Il fit glisser ses mains dans les siennes et les porta à son visage. Elle le regarda longuement, amoureuse, sereine. Elle se sentait libre et accomplie comme elle ne l'avait plus été depuis tant d'années. Elle se sentait comme un volcan qui se mettait à bouillir chaque fois qu'elle le voyait et ces brûlures, elle les chérissait.

  • Embrassez-moi...

  • Éléonore, je... Elle lui sourit, devançant ses propos :

  • Nous sommes seuls dans votre grande maison. Si vous craignez pour les conventions, c’est déjà un pas de trop, et cela depuis longtemps maintenant. Je peux encore partir si c’est cela que vous souhaitez... Je ne tiens pas à ternir votre réputation si... Victor l'interrompit en lui serrant le bras.

  • Non, ne partez pas ! Il avait l'air complètement désespéré. Éléonore fut surprise de cette réaction extrême. Ma réputation ? cria-t-il presque. Mais je n'en ai pas ! Non, restez, maintenant, et pour toujours ! On aurait dit que Victor laissait enfin s'exprimer les sentiments qu'il réprimait depuis si longtemps. Le masque qu'il s'était créé explosa comme une armure disloquée. Convenances, codes, honneur, peur du dénigrement: tout cela tomba et laissa son corps à nu. Restez auprès de moi, cria-t-il: ne retournez pas dans cette usine : et… épousez-moi !

Éléonore fut complètement abasourdie à ce dernier mot. Elle ne parla pas. Victor prit cette réaction pour de la méfiance, ou une réponse négative, alors il tempéra ce qu'il venait de dire sans y avoir réfléchi :

  • Non, je regrette, c'est... C'est absurde, cela fait à peine... Il baissa les yeux. Éléonore se jeta dans ses bras si fort qu'elle le fit tomber à la renverse sur le plancher :

  • Oui ! cria-t-elle.

Et ce fut la première fois, depuis que la maison était morte avec la mère de Victor, que l'on entendit ici des éclats de rire résonner. C'était comme si les cloches d'une église abandonnée s'étaient soudain mises à sonner à toute volée.

 

- 2 décembre 1899 -

 

Alice peignait la comtesse de Jaucourt et se regardait dans la glace de sa coiffeuse en même temps. Elle n’avait même pas besoin de regarder sa maîtresse, elle faisait si souvent sa coiffure (toujours la même, des bandeaux maintenant démodés) qu’elle connaissait les gestes qu’il fallait faire par cœur. Ses pensées étaient en réalité toutes occupées d'Anatole, un jeune peintre qu'elle avait rencontré le matin même aux Halles. Il faut dire que la comtesse était très difficile : elle renvoyait ses domestiques à tour de bras. La veille, ça avait été le tour de la cuisinière, voilà pourquoi c’était à Alice de la remplacer ce matin-là pour les courses.

Anatole l’avait abordée sous le prétexte de lui réaliser son portrait gratuitement : elle avait fui tout d'abord, puis s'était laissé gagner par sa jolie figure et ses manières franches et joyeuses. Après avoir fini les commissions pour le repas du midi de la comtesse – un plat qui finirait immanquablement aux ordures ; elle avait suivi le peintre à la sortie des Halles, puis jusque dans son atelier, et enfin jusque dans son lit. Alice frissonna en repensant à ses douces mains d'artiste posées sur elle...

  • Alice Navarre, vous me faites mal ! La comtesse ramena sa femme de chambre à la réalité. Quand elle utilisait son nom en entier, c’est qu’elle était vraiment en colère.

Alice se regarda de nouveau dans le miroir, puis le regard courroucé de la comtesse fixé sur elle la sortit presque tout à fait de ses pensées. Elle acheva la coiffure de sa maîtresse, tout en se demandant comment elle pourrait bien faire pour revoir Anatole. Peut-être que le bal prévu à la fin de la semaine serait la meilleure occasion… Alice rangea les brosses et les épingles tout en échafaudant ses plans. Quelles mains il avait, cet Anatole... Elle en sentait encore la douceur sur sa peau.

 

- 7 avril 1876 -

 

Victor marchait pour rejoindre le jardin des Tuileries. Il était le plus heureux des hommes. Jamais il n'aurait cru un jour pouvoir éprouver autant de joie. Il n'avait même pas les mots pour exprimer tout l'amour qui lui submergeait le cœur dès qu'il pensait à sa tendre Éléonore. Il comprenait mieux aujourd'hui pourquoi les poètes qu'il adorait ne décrivaient que des amours malheureuses : le bonheur était un état qui ne pouvait se suffire de mots ! Il avait envie de dire sa joie à quiconque le croisait dans les rues. Éléonore avait dit oui ! Oui, quel doux mot ! Oui, si plein de tendresse et de promesses futures ! Oui, si ouvert et si exultant de joie ! Il avait envie de crier cela à tous : sa joie était trop forte pour qu'il la garde pour lui seul. Éléonore avait dit oui ! Elle deviendrait sa femme! Tout cela lui semblait par moments trop beau, comme s'il allait devoir payer un jour cette chance insolente. Il entra dans le jardin. Cet endroit, il y était venu tant de fois qu’il en connaissait le moindre arbre par cœur, mais aujourd’hui, tout lui semblait paré de couleurs nouvelles, d’une lumière totalement différente, comme si l’amour avait agi sur son cœur comme de l’opium et lui avait ouvert un horizon absolument neuf.

 

- 8 septembre 1882-

 

La rue du Hasard était vide et il faisait nuit. Seules deux personnes, l’une en face de l’autre, étaient dehors. Sarah regardait l’ombre noire au-dessus d’elle, et tremblait de tous ses membres en serrant si fort son médaillon dans sa main que les pointes de la petite étoile d’or lui en perçaient la paume :

  • Ne me faites pas de mal, parvint-elle à articuler après quelques secondes.

L’homme la défiait, une tête de plus qu’elle, une longue lame de scalpel pointée entre ses deux yeux.

  • Ne t’inquiète pas. Ça ne sera pas douloureux. Mais avant, j'ai besoin de toi. Il faut juste que tu me dises les noms des autres.

  • Des autres quoi ? L’homme fronça les sourcils et articula de sa voix profonde et menaçante :

  • Les autres femmes, ces assassins comme toi!

Les yeux de Sarah s'agrandirent de terreur. Elle balbutia :

  • C'était vous... Les filles... Rosalie, et la Bazoche aussi... La voix de l'homme se fit plus menaçante encore.

  • Peu importe. Réponds-moi. Sarah sentit qu'elle ne pouvait rien faire d'autre que de lui obéir. Qui était présente ? Je veux savoir!

  • Lucie et … Clara. Lucie Vauthier et Clara Saulnier. C’étaient elles les pires… mais je n'y étais pour rien moi ! Hurla-t-elle dans un dernier élan d'espoir. Je ne voulais pas !

  • Peut-être, mais tu as laissé faire. Et tu as tout vu sans rien tenter.

L'homme en noir sembla prendre son temps, peut-être, qui sait, pour écouter une justification qui allait peut-être venir. Sarah Lévy resta la bouche ouverte, comme si les mots ne sortaient pas. Les noms des autres tournaient dans sa tête. Mais l’homme ne semblait pas savoir combien elles avaient été ce jour-là. Sarah décida de se taire. Elle épargnerait peut-être des vies, si ce n'était pas la sienne.

  • Tu l’as tuée aussi… ajouta l’homme dans un souffle.

  • Non, c'est faux ! se révolta Sarah. Mais elles étaient toutes contre moi ! Je vous jure que je ne voulais pas ! Elles ont promis de me faire la même chose qu'à elle si je tentai quoique ce soit ! L'homme sembla réfléchir un instant.

Les deux noms qu’elle avait lancés lui suffisaient. Sa vengeance n’irait pas plus loin pour ce soir. Il sembla la croire, espérer qu’il n’ait pas à l’éliminer de sa route elle aussi.

  • Très bien, conclut-il finalement. Moi aussi, je te jure que je te ferai ce qu'elles lui ont fait, si jamais tu tentes quoique ce soit. Je saurais toujours si tu as dit quelque chose. Je suis partout.

Sarah sembla espérer un instant qu'il l'épargne. Ce fut en quelque sorte le cas. Mais la dernière chose qu'elle vit, ce fut une lame étincelante au-dessus de ses yeux, et le regard bleu de l'homme en noir, dévastateur, derrière cette lame. Un hurlement déchirant résonna dans la rue du Hasard, qui portait, ce soir-là, fort mal son nom. L’ombre noire y avait joué une part du destin qu’elle s’était fixée : elle disparut aussi vite qu'elle s’était dévoilée à Sarah. La jeune femme s'effondra sur le sol, les orbites crevées, les joues pleines de sang, des tâches plein sa jupe. Elle ouvrit la paume de sa main : son étoile de métal lui avait percé la peau en six endroits, mais en quelque sorte, elle lui avait porté chance. Ce serait là la seule lumière qui lui resterait.

 

- 12 avril 1876 -

 

Victor fit rentrer Éléonore à l'intérieur. Il referma la porte derrière elle.

  • Alors ? Il sourit :

  • Ne soyez pas si impatiente... Il l'embrassa sur la tempe et la prit par la main. Venez! Ils montèrent au premier étage et arrivés en haut de l'escalier: maintenant, fermez les yeux. Éléonore s'exécuta, Victor la conduisit juste devant une porte qu'il ouvrit. Vous pouvez regarder. Éléonore resta sans voix devant ce qu'elle vit.

  • Cela vous plaît ? Elle avait devant elle une chambre toute aménagée de neuf. Des meubles blancs, des rideaux de velours vert et une tapisserie parsemée de fleurs. Pour toute réponse, elle acquiesça en silence.

  • Je sais que vous ne voulez rien recevoir de matériel de ma part, mais j'ai pensé, puisque vous allez devenir mon épouse, que c'était nécessaire.

Éléonore fit quelques pas dans la pièce, admira les meubles, passa sa main sur les bibelots fragiles, et manqua de fondre en larmes. Elle aimait Victor si profondément, jour après jour il comblait tant de vides en elle, il répondait à toutes les attentes et même bien au-delà ! Jamais personne ne s'était préoccupée d’elle, et voilà que quelqu'un avait placé un ange sur sa route... Elle se jeta dans ses bras et le serra fort, comme si elle voulait se convaincre de sa matérialité, comme si elle voulait qu'il ne s'échappe jamais. Victor la serra plus fort encore, ressentant lui aussi toutes les émotions qui la traversaient, et plongea la tête dans ses boucles d’or fauve.

  • Je… Victor, c'est tellement... Oh, je ne sais pas quoi dire. Victor la prit par les épaules et la regarda longuement dans les yeux, puis :

  • Vous n'avez pas encore vu le plus beau. Et il lui désigna une petite console dans un coin, sur laquelle trônait la dernière œuvre qu'il avait créée. Voilà mon cadeau, cette chose personnelle que vous attendiez de moi. La chambre, ce n'était rien, j'ai fait venir des ouvriers quand vous étiez à l'usine. Mais cela... Éléonore s'approcha de la console et resta immobile.

  • Vous avez créé cette merveille en seulement deux jours ? Il acquiesça.

La merveille, c'était un automate : deux petits personnages, un couple immobile et qui pourtant semblait danser une valse.

  • Ils nous ressemblent! s'extasia Éléonore. Elle contempla les boucles rousses et la longue robe prune de la poupée, le costume noir et la chevelure blonde de son partenaire.

  • Et ce n'est pas tout !

Victor sortit de sa poche une petite clef, l'inséra dans le support et lui donna quelques tours. Le couple se mit à valser réellement, au son d'une petite musique métallique. Éléonore retint un cri. Elle avait déjà vu des automates, il y en avait plein dans l'atelier, mais celui-ci était vraiment particulier : les marionnettes se contentaient pas de tourner sur le seul axe de leur support, elles bougeaient les têtes, les bras avec douceur, et quand les dernières notes de la mélodie s’égrenèrent dans la chambre vide, elles s'arrêtèrent, se firent la révérence et reprirent leur position première. Éléonore se mordit la lèvre, c'était tellement joli, si réaliste!

  • Qu'est-ce qui vous en a donné l'idée ? demanda-t-elle.

  • Vous. Depuis que vous êtes entrée dans ma vie, j'ai l'impression d'avoir été pris dans un tourbillon.

Il prit sa main, lui serra la taille de l'autre, et l’entraîna pour quelques pas dans une valse muette au sein de cette grande pièce encore vide.

 

- 6 décembre 1899-

 

Anatole tituba sur le trottoir en s'esclaffant. Irène le suivit de près et se retint à lui pour ne pas tomber. Ils avaient terminé le bal costumé de la façon la plus extravagante qui soit, expulsés tout deux par les domestiques de la comtesse après avoir fait un numéro absurde dont l'alcool n'était pas pour rien dans l'insolence et la stupidité de la réalisation. Ils se tombèrent dans les bras l'un de l'autre en riant. Si c'était bien la première fois qu'Irène s'abandonnait à un tel point, Anatole, lui, était coutumier de ce genre de déboires. Il parasitait toutes les fêtes et toutes les soirées qui pouvaient se trouver sur son chemin, adorant l'ivresse : celle des sens comme celle de l'esprit. Il tira sa compagne par la main pour l'entraîner chez lui, et elle se laissa faire. En chemin, ils passèrent devant un cabaret, et s'y arrêtèrent quelques temps, pour en ressortir encore plus saouls qu’avant, si c’était possible. Ils arrivèrent près du Pont-neuf, mais des cris les dissuadèrent de le franchir : un homme et une femme s'y battaient.

  • Fichtre, plaisanta Anatole, tu crois qu'ces deux-là vont prendre autant de bon temps qu'nous ? Irène de Morhange était trop ivre pour comprendre les avances de son ami de la soirée :

  • Ma foi, je n'en sais rien.

  • R'gardons-les un peu, ça nous amusera.

Anatole s'assit sur le parapet et invita Irène à en faire de même, ce qui ne fut pas sans mal. La pauvre fille avait du mal à se tenir debout.

  • Viens, on est au théâtre, un baiser la place ! Il paya son dû en embrassant sa compagne. Et regardant le couple au loin : c'est un vrai drame, ça, ma foi. Elle la pauvre infortunée, lui la mort, avec sa grande cape noire et son nez de corbeau. Mais il nous faudrait des jumelles.

  • Je n'y vois rien. Il fait trop noir, ils bougent tout le temps.

  • C'est toi qui as bu de trop, moi je ne vois que des lumières, d'ici. On n'entend rien. Qu’est-ce qu’ils braillent donc ? Anatole se tut un moment, plissant les yeux pour se concentrer de toutes ses forces. Il est rudement violent, le croque-mort, commenta-t-il en voyant l’homme frapper la femme.

Irène ne lui répondit rien. En réalité, elle avait glissé sur le sol, et s'était endormie là, dans son demi-costume tout chiffonné. Anatole la regarda, haussa les épaules et retourna à son spectacle. On en était à l'Acte IV, l'action s'envenima d'un seul coup : l'homme prit un pavé délogé par terre, frappa violemment la tête de la femme et la jeta, inerte, dans la Seine. On aurait dit, avec ses jupons blancs, la pierre enveloppée de linge qui servit de substitut aux enfants de Saturne. Anatole en eut presque applaudi, tant la scène lui avait plue. Mais il déguerpit avant le dernier Acte, histoire que Saturne, avec ses ailes noires, ne se mette pas dans la tête de le dévorer lui aussi. Il en négligea Irène un instant, retourna sur ses pas la chercher, et tous deux coururent oublier dans les bras de Morphée, (ceux de Vénus pour Anatole) ainsi que dans les vapeurs de l'alcool, l'instant dramatique auquel ils avaient assisté gratuitement.

 

- 20 décembre 1899 -

 

Irène de Morhange avait disparu. Elle n’avait plus réapparu depuis le bal costumé. Les valets que la comtesse de Jaucourt avait tout de même fait venir jusqu’à chez elle étaient revenus à chaque fois avec la même réponse, c’est-à-dire que personne ne répondait, que les volets étaient clos. La comtesse était passée par plusieurs états successifs. Les doutes, puis l’angoisse, l’avaient emporté sur sa colère et sa déception première, et cela encore plus depuis que les policiers lui avaient rapporté le meurtre affreux de sa domestique. Elle s’était même demandée s’il n’aurait pas pu lui arriver la même chose. Décidément, pensa la comtesse, elle n’avait pas vraiment de chance avec les gens en qui elle avait décidé de placer sa confiance. Son mari l’avait trompé, Victor ne sortait plus de chez lui, et maintenant cela… Il n’y avait guère que le baron qui soit resté à ses côtés durant toutes ces années. Et comme par un fait exprès, elle n’en avait que faire.

 

-18 mai 1889-

 

  • Regardez Victor, c’est si adorable cette affiche ! Vous m’accompagnerez bien à l’intérieur ? demanda la comtesse à Victor en se penchant sur son bras, approchant son visage tout près de sa joue.

L’affiche en question, que la comtesse venait de lui désigner avec tant d’enthousiasme, présentait « le Pays des fées », une attraction mise en place à l’occasion de l’Exposition universelle. Victor se sourit à lui-même. Il avait contribué à fournir quelques-uns des automates complexes destinés à peupler ce « pays des fées », et l’avait d’ailleurs déjà visité plusieurs fois, ce pays, pour tout mettre en place. Naturellement, il n’en avait pas dit un mot à la comtesse. Il tenait particulièrement à ne pas mélanger ses deux vies, celle de l’aristocrate bien en vue dans les salons et l’autre, dont personne ne savait rien, de l’artiste solitaire. Il écarta la main de la comtesse de son bras et lui répondit :

  • Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, allez-y seule, moi, il faut que j’aille rejoindre quelqu’un. Nous nous retrouvons dans une heure avec le baron sous la tour, au même endroit que tout à l’heure? La comtesse acquiesça, déçue, et entra sous le chapiteau sans dire un mot.

Cet homme était comme un loup sauvage : il fallait toujours qu’il s’échappe au moment où elle croyait l’avoir apprivoisé.

Le baron d’Offenstein avait proposé qu’ils aillent tous trois visiter l’Exposition Universelle, ne serait-ce que pour voir au plus près cette fameuse tour Eiffel qui faisait tant débat, et se faire eux aussi un avis sur la question. La comtesse avait presque sauté de joie. C’était si rare qu’elle voit Victor en dehors de ses soirées où elle l’invitait… La tour avait été rapidement jugée : la comtesse l’avait trouvée affreuse, s’exclamant que cela défigurait sa ville, le baron, lui, pensait qu’elle était drôle et était resté plus longtemps à la regarder, quant à Victor, il s’en fichait éperdument. Ce qu’il voulait, lui, c’est voir un tout autre lieu de l’Exposition. Presque chaque année depuis l’ouverture, l’usine Besson était représentée ici. En 1855 et en 1878, elle avait d’ailleurs remporté des prix pour ses nouveaux jouets, toujours plus beaux et plus inventifs.

Victor se dirigea vers le palais principal qui se trouvait bien plus loin, et en entrant, juste à droite, aperçut Emile qui vint à lui pour lui serrer les deux mains avec vigueur, un grand sourire sur les lèvres :

  • Votre nouvelle invention fait fureur ! lui cria-t-il presque dans les oreilles, tant il y avait maintenant de visiteurs qui s’étaient massés autour d’eux.

Le palais était bondé, on ne voyait que des chapeaux à portée de vue, des visages qui faisaient comme une marée mouvante.

  • Je suis bien parti pour une nouvelle médaille ! ajouta Emile en passant un bras derrière le dos de son ami pour le faire s’avancer jusqu’aux tables où étaient exposées les dernières créations de la Maison.

Quelques poupées animées, de nouveaux modèles, une calèche d’enfant entouraient la pièce maîtresse qui, au centre, trônait: c’était un grand bébé en apparence quelconque, mais en réalité doté d’un modèle miniature de phonographe. Un bébé qui parlait comme une véritable personne. Grâce à la dernière invention de Victor, on pouvait désormais enregistrer n’importe quelle voix et faire parler les poupées.

  • D’ailleurs, se rappela Emile en plongeant sous la table de présentation pour en ressortir avec une dizaine de rouleaux dans les bras, heureusement que vous êtes là, je dois vous donner vos brevets pour cette merveille, il y a tellement de gens à renseigner et à saluer ici que je n’aurais jamais le temps après ! Je n’ai pas une minute à moi !

  • Que voulez-vous que j’en fasse, s’insurgea Victor en se retrouvant à son tour avec les rouleaux dans les bras, c’est que c’est encombrant !

Emile, excité par l’ambiance du palais et le succès qu’il y rencontrait depuis le matin, rit en ne lui voyant plus que la tête dépasser au-dessus de cette mer de papier, et repartit serrer la main à un ami qu’il venait d’apercevoir derrière lui. Victor, laissé seul, désemparé et grincheux, fit demi-tour pour sortir à l’air libre. Décidément, il n’aimait pas du tout ces rassemblements de monde. Il se sentait étouffer. Puisqu'il ne pouvait parler à Emile Besson, il retourna vers le « pays des fées », où il rejoignit la comtesse et le baron devant une fée automate qui faisait gracieusement des pointes. L’atmosphère était un peu plus calme ici, la lumière plus tamisée, pour mettre en valeur les automates. La comtesse se retourna vers Victor :

  • Qu’est-ce que vous faites avec ces parchemins dans les mains ? lui demanda-t-elle. Le baron sourit :

  • Ce sont les secrets des fées qui y sont consignés ? Victor éluda la question :

  • C’est un peu ça. La comtesse et le baron se retournèrent et continuèrent de visiter.

Au fond du chapiteau, la scène la plus importante, le « clou » de l’exposition, était si bien entourée de monde que l’on n’en voyait pas grand-chose. Le baron d’Offenstein joua des coudes pour que la comtesse puisse s’avancer et voir à son tour. Elle poussa un cri d’admiration en voyant le charmant décor: c’était la reine des fées, la plus belle d’entre toutes, entourée d’une ronde de petits elfes qui dansaient. La Reine était d’une beauté presque surnaturelle : d’une pâleur diaphane, l’ovale de son visage doux était brisé par ses immenses yeux verts, presque gris, et par son opulente chevelure rousse d’irlandaise.

Victor s’avança à son tour, et en regardant la scène, laissa tomber tous ses rouleaux par terre. Les elfes n’étaient pas de lui, mais la reine des fées, c’était sa plus belle pièce à ce jour. Cela faisait des mois qu’il travaillait dessus. Seulement, il ne l’avait jamais vue éclairée ainsi. Des lampes étaient dirigées seulement sur son visage, et ainsi, dans la lumière douce, ses mouvements étaient chargés d’une expression et d’une grâce toutes particulières, ses yeux brillaient avec une intensité singulière: Victor avait eu l’impression, l’espace d’un instant, que la femme qu’il avait créée était revenue à la vie. Profondément choqué par cette sensation fugitive et néanmoins si marquante, il laissa ses rouleaux se faire piétiner par les visiteurs, et fit immédiatement demi-tour ; mais, tout le temps que dura l’Exposition, il retourna tous les jours dans le pays des fées pour essayer de saisir à nouveau, en regardant son automate, cette impression qui l’avait rendue si heureux. Seulement, cette impression était comme un parfum : plus il essaya de la capturer, et plus elle s’éloigna de lui.

 

-14 juillet 1880-

 

Cette année-là, le 14 juillet avait été déclaré officiellement Fête nationale. Des bals avaient été organisés un peu partout à cette occasion.. Cela faisait presque cinq ans maintenant que Sylvette Huchet avait enfin réussi à s’établir à son compte, plus tôt d’ailleurs qu’elle ne l’aurait cru. En 1876, un évènement imprévu l’avait amenée à démissionner immédiatement de son emploi à l’usine. Elle avait trouvé par chance (peut-être était-ce dû à sa jolie figure et au fait que l’homme qui recrutait n’y avait pas été indifférent), une place de concierge dans un de ces appartements construits dans les nouvelles rues. Cet emploi payait peu, mais les contraintes n’étaient rien en comparaison de celles du précédent, et il lui laissait, de plus, le temps de coudre.

Son rêve s’était enfin réalisé. Quand elle repensait à sa dernière année d’usine et à la vie qu’elle vivait désormais, Sylvette ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle avait eu trop de chance, que la roue allait un jour tourner dans le sens inverse et lui ôter tout cela d’une façon douloureuse. Mais ce soir-là, Sylvette avait décidé de s’amuser. Une des guinguettes de Montreuil dans laquelle elle se rendait parfois donnait aussi un bal: elle avait décidé d’y aller et qui sait, de n’en pas repartir seule.

Seulement, quand elle arriva là-bas et qu’elle vit, au milieu de tous ces gens qui dansaient sous les lampions, le regard de Clara Saulnier, au bras d’un jeune homme charmant qui plus est, des souvenirs qu’elle avait tentés de chasser lui revinrent en mémoire douloureusement. Sylvette fit demi-tour: elle n’avait plus du tout le cœur à s’amuser.

 

- 7 décembre 1899 -

 

La comtesse était dans un état de nerfs tel qu'elle croyait faire une crise à chaque seconde. Sa femme de chambre avait disparu depuis la veille au soir. Voilà encore un problème de plus qui s'ajoutait aux autres: il fallait remettre tout en ordre, la soirée costumée avait mis son hôtel sans dessus dessous. Même si ce n’était pas elle qui s’occupait de tout cela, elle devait tout de même donner des ordres. En plus de cela, il y avait eu cet incident avec Mlle de Morhange: elle avait tout fait pour mettre leurs deux réputations en l’air. Elle ne l'inviterait plus. Elle se jura de ne plus jamais recommencer une telle chose : combien peu de joies elle avait eues en compensation de tous les ennuis qui avaient découlé de tout cela ! Oh, bien sûr, ce n'était pas elle qui s'était rendue ridicule aux yeux de toute le monde, mais tout de même, elle se trouvait responsable, et sa disgrâce l’avait éclaboussée. Après tout, c'était elle qui en avait fait sa protégée. Une véritable vipère élevée dans son sein. Décidément, entre elle, Victor du Mas de la Fère, et cette satanée Alice qui ne réapparaissait toujours pas, la comtesse avait eu pour ce matin-là son lot de déceptions.

 

-2 septembre 1875-

 

On poussa la porte du fond. Eléonore n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui entrait, elle sut au plus profond d'elle que l'un des deux bruits de pas était celui de l'homme qu'elle aimait. Elle sentait quand il était proche d'elle, comme si toutes les fibres de son être se tendaient sous sa présence, pareilles aux cordes d'un instrument de musique. Victor avançait plus lentement que d'habitude, faisait s'étirer sa conversation avec M. Besson comme s'il voulait rester ici quelques minutes de plus. Il la regardait sans cesse malgré lui. Quelque chose d'indéfini en elle l'attirait irrésistiblement. Une légère rougeur colora ses joues de marbre, un tressaillement nerveux contracta sa joue gauche en un petit sourire fugace.

L'attraction entre ses deux-là était si palpable, si tendue que Lucie la ressentit elle aussi. Ce fut comme une agression, un coup de jalousie dans son estomac. Un jeu de regard complexe s'établit entre eux trois. Victor et Eléonore se regardaient l'un l'autre, Lucie regardait les deux tour à tour. Sans se parler, des communications naquirent. Chez une s'éleva l'amour fou et indéfectible, chez l'autre la haine, tenace et passionnée. Quant à Victor, nul autre que lui n'a jamais pu savoir quel fut le sentiment qui prit racine en lui cet après-midi-là.

 

-17 Avril 1864-

 

Cela faisait maintenant près de deux mois que la petite Anne Marie Clémence Gauthier était devenue la comtesse de Jaucourt-Ségonzac, par un mariage de convenance qui alliait sa fortune au grand nom de la famille de son époux. Ce soir-là, son mari l'accompagnait pour ce qui était en quelque sorte ses premiers pas dans le monde. A tout juste dix-sept ans, c'était la première fois qu'Anna allait dans un endroit public comme celui-ci, qui plus est en tant que femme mariée. On donnait le Songe d'une nuit d'été à l'Opéra Garnier, et Anna savait qu'elle s'en souviendrait encore longtemps. Ce n'était pas tant la musique de Mendelssohn qui l'avait marquée alors que l'ambiance étrange qu'elle découvrit à cette soirée. Par la suite, elle devint une fervente habituée du théâtre et de l'opéra, eut ses loges, ses habitudes, mais ne fut jamais tout à fait blasée. Elle y retourna même après que son mari fût décédé, alors que les convenances auraient voulu qu'elle ne s'y montrât pas seule. Chaque fois que le rideau se levait, peu importe ce que l'on donnait alors, un vaudeville comme une pièce lyrique, la même émotion que la toute première fois étreignait sa poitrine et son sourire d'adolescente, année après année, se dessinait toujours au même moment sur son visage.

Le comte de Jaucourt s’était bien entendu procuré les meilleures places. Ils avaient des fauteuils rouges et moelleux, aux moulures dorées, que la comtesse ne put s'empêcher d'effleurer de ses doigts comme pour en saisir la réalité. Le comte retira son chapeau et loua à une jeune femme deux paires de jumelles, non sans manquer de saluer des connaissances dans la loge adjacente, et de présenter ainsi sa femme par la même occasion. Anna enleva sa capeline, la donna à la jeune femme qui avait loué les jumelles et s’installa, en prenant bien garde de ne pas froisser sa robe toute neuve en s'asseyant. Elle l'avait faite faire pour l'occasion, ainsi que tout ce qui allait avec: parure, souliers, et c'était la première de toute une longue série de robes...

Un brouhaha continu et pesant, s’élevant du parterre, emplissait maintenant la salle jusque dans ses moindres recoins. Des spectateurs continuaient d'entrer et de s'installer, se frayaient un chemin dans les étroites rangées, s'arrêtaient un instant pour donner les dernières nouvelles ou saluer d'un geste quelqu'un qu'ils avaient reconnu. De derrière le rideau, les notes discordantes des musiciens qui accordaient leurs instruments parvenaient jusqu'à Anna. Les lumières électriques, installées depuis peu, diffusaient une lumière dorée qui adoucissait les contours des statues et des moulures clinquantes. Tout étincelait, tout était chaleureux, tout paraissait nimbé d'or et de poussière pourpre.

Pendant les quelques minutes qui précédèrent le début du Songe d'une nuit d'été, Anna observa, et commença à entrevoir les jeux importants qui se jouaient dans ces endroits. Elle comprit à cet instant que le théâtre et l'opéra étaient des microcosmes où pouvaient se décider en peu de temps des relations, des alliances ou des inimités décisives. Le peuple parisien venait ici bien plus pour se montrer ou pour polémiquer que pour voir ce qui se déroulait sur la scène.

La salle fut plongée d'un coup dans le noir, trois coups retentirent, le silence se fit, et les rideaux s’ouvrirent sur un décor majestueux habité par les musiciens. Les premières notes résonnèrent et marquèrent l'ouverture.

Et pendant qu'Anna fixait la scène et était captivée par ce qui s'y déroulait, elle ne se rendait pas compte que plusieurs hommes ne regardaient qu'elle. C'est qu'à cet âge, la comtesse de Jaucourt était particulièrement jolie. Ses cheveux noirs, partagés en bandeaux lisses à la mode d'alors, encadraient un visage pâle et gracieux d'un ovale parfait. Ses yeux, rendus brillants par la lumière de la scène qu'elle fixait, étaient chargés d'une vie intense. Les hommes détaillaient toute sa personne avec un intérêt évident, depuis les courbes de ses épaules légèrement dénudées jusqu'aux mouvements de sa robe de soie rose.

Lorsque les deux solistes entrèrent l'une après l'autre sur scène et commencèrent à chanter, Anna était si impliquée, si emportée par la musique qu'elle ne se rendit pas compte qu'elle s'était trop avancée et à demi penchée au-dessus du balcon. Quand les dernières notes se furent évanouies et que mesdames Vanden-Heuvel et Barthe eurent salué, le comte dut insister pour que sa femme se lève. Elle aurait voulu que la magie ne s’arrête jamais.

 

-7 décembre 1899-

 

Irène de Morhange, le lendemain de la fête costumée, ne se réveilla pas dans son lit. Elle avait au-dessus d'elle un toit en pente, qu'elle n'avait jamais vu. La pièce était toute petite. Chez elle, une aussi petite pièce, ça aurait été un débarras, mais, en se mettant assise et en regardant attentivement, la tête embrumée, Irène pensa que cela devait servir à la fois de chambre, de salon, de cuisine, d'atelier et de cabinet de toilette : il avait un vieux réchaud sur lequel était posé une casserole, un tabouret et un tub au fond. Quelques toiles empilées les unes sur les autres et des pinceaux aux poils collés par la peinture sèche la mirent sur la piste. Sur le chevalet, un portrait inachevé d'une madone de la Renaissance était posé. Irène s'étira, encore à demi plongée dans le sommeil et l’alcool de la veille, et se tourna pour se trouver nez à nez avec le visage endormi d'Anatole. Elle hurla, ce qui eut pour effet de réveiller Anatole et de le faire crier à son tour. Irène se rendit compte à cet instant, en sortant du lit brusquement, qu’elle était nue: elle s’entoura du drap et par la même occasion, découvrit le corps de son voisin, nu lui aussi. Horrifié, elle détourna les yeux.

  • Est-ce que ?... Est-ce que ?

  • Est-ce que c'était bien ? ironisa Anatole, le sourire aux lèvres. Cette question-là, c'est à moi de la poser, en principe. Irène s'offusqua.

  • Où sont mes habits ? Cria-t-elle, ne se souvenant absolument pas de ce qui s'était passé la veille.

  • Là dedans : répondit Anatole en lui désignant le poële. Irène ne comprit pas. Tu as voulu les brûler hier soir ! Tu as dit qu'ils te gênaient. Elle étouffa un cri.

  • C'est vous qui avez fait ça !

  • Ah non non non ! Tu l’as fait toute seule ! Mais j'aurais bien voulu avoir cette idée moi-même. La bonne blague!

Anatole se mit à rire en se rappelant la scène. Cette Irène était aussi rigolote le soir que morose le matin. Irène se leva et ouvrit la petite porte du poële. Il n’y restait plus, à l’intérieur, que les broches dorées qui retenaient sa robe, et la boucle d'une ceinture. Tout le reste était en cendres. Quant à la tête de cheval, elle se rappela qu’elle l’avait laissée chez la comtesse.

  • Mais comment je vais faire pour sortir d'ici ? S’inquiéta-t-elle.

  • Pourquoi faire, tu ne voudrais pas rester ? Irène lui décocha un regard noir. Anatole se leva, sans paraître gêné de sa nudité, et fouilla dans un coffre au pied de son lit.

  • Tiens, mets ça, dit-il en lui tendant un pantalon tout élimé, une chemise et un gilet à lui.

  • Vous plaisantez ?

  • Bah, c'est pas moi que ça dérangerait de te voir te balader comme ça dans la rue, ajouta-t-il en regardant le drap qui moulait ses jolies formes. Il n'y a rien d'autre de toute façon. Ch’uis pas riche moi.

Irène attrapa les vêtements et lui demanda de se tourner pour ne pas la voir, sans se douter qu'elle n'avait pas fait preuve de tant de pudeur auparavant.

Quelques minutes plus tard, une casquette bien abaissée sur les yeux et les cheveux cachés à l’intérieur pour que personne ne la reconnaisse, Irène était dans la rue et rentrait chez elle. Près du Pont-neuf, qu'elle devait traverser, il y avait un attroupement. Elle ralentit un peu pour regarder. Un instant, ils s'écartèrent suffisamment pour qu'elle puisse voir auprès de qui ils étaient tous agglutinés : c'était le cadavre d'une femme, les membres pliés dans une position grotesque, comme un pantin désarticulé. Elle reconnut le visage, barré d'une longue traînée de sang qui partait de l'arcade sourcilière, d'une des domestiques de la comtesse de Jaucourt. Prise de panique, elle se mit à courir jusqu'à ce que son majordome ait refermé la porte de son appartement derrière elle, lequel fit un drôle d'air en la voyant habillée comme un homme et tremblante de peur comme une bête traquée. Irène de Morhange, morte de honte, décida sur le champ d’emballer toutes ses affaires et de repartir dans sa Lorraine natale, vivre dans sa campagne le reste de sa vie.

 

-17 avril 1876 –

 

Victor était dans un état lamentable. Quand il avait assimilé l'effroyable nouvelle, il ne l'avait tout d'abord pas crue, puis ce fut comme si le ciel, tout d'un coup, s'était effondré sur son crâne et le lui avait broyé pour ne plus laisser autour de lui que du noir, de la douleur, et une horrible solitude. Éléonore était morte. Ils auraient dû se marier le lendemain. L'affreuse image de son visage torturé le suivait jusque dans ses nuits, et c'était la dernière image qu'il gardait d'elle.

M. Besson l'avait raccompagné chez lui : son ami lui avait semblé un automate, n’avançant que parce qu'une main le lui demandait, complètement vide à l'intérieur, le regard perdu. Victor resta prostré ainsi, cloîtré chez lui pendant des jours, des semaines, qui s'étirèrent en de longs mois, puis en de longues années. Il lui fallut une éternité pour qu'il apprenne à revoir le soleil dehors. Éléonore était tout pour lui. Elle était sa boussole, l’étoile étincelante qui guidait le navire de sa vie. A l’instant même où elle s’éteignit, son âme fut plongée dans le noir. Ce fut comme s’il tendait les mains sans cesse vers l’avenir, mais que, tel un aveugle, il se heurtait aux obstacles de l’existence.

Il se sentait comme Orphée qui n'aurait pas réussi à sauver son Eurydice des Enfers, et à qui l'on n'aurait pas donné de seconde chance. L'absence d'Éléonore fit un tel vide en lui que Victor se jura de le remplir coûte que coûte. Il pensa presque que la vengeance serait peut-être le meilleur moyen pour cela…

Un an après la mort de la seule femme qu'il avait aimée sur cette terre, le 31 décembre 1877, Victor Féridis franchit la première fois le portail du 17 rue des Capucines. Dehors, le temps était clair, et il allait neiger.

 

-20 avril 1876-

 

Un chœur funèbre résonnait dans l’église de la Madeleine, un chant pour un cercueil vide. Des voix pures de jeunes femmes entonnaient un requiem, et un homme en noir, seul dans le bâtiment sacré en dehors du prêtre qui officiait et du chœur, pleurait au premier rang. De l’autre côté de la ville, à la périphérie, au pied des murs fortifiés où s’étaient petit à petit construits des bidonvilles, dans une espèce de cabane insalubre, une autre jeune femme, elle, était en train de donner la vie. Personne ne la soutenait, personne ne l’aidait, ni n’avait fait venir de médecin. Personne ici n’en avait de toute façon les moyens. Et puis la femme était mal vue ici. Personne ne viendrait aider une fille-mère mise en cloque par le premier venu. Clarisse était aussi bien considérée parmi toute cette population d’ouvriers et d’immigrés misérables qu’une sorcière au Moyen-âge. D’ailleurs, les mêmes superstitions couraient sur son compte. On disait qu’elle était maudite. Qui voudrait aller se salir les mains pour risquer de se retrouver avec un sort lancé sur sa tête ?  Ici, tous considéraient qu’ils n’avaient pas à s’occuper des problèmes des autres, que les leurs étaient déjà assez difficiles à régler comme cela.

Clarisse, ses cheveux noirs collés par la sueur sur son visage crispé de douleur, hurlait si fort qu’on l’entendait pourtant dans toutes les autres baraques. Cela faisait maintenant plusieurs dizaines de minutes qu’elle souffrait le martyr et essayait de mettre au monde son enfant. Les deux poings serrés si vigoureusement que les jointures de ses doigts en étaient devenues toutes blanches, elle se soutenait comme elle pouvait sur ses coudes, les genoux remontés le plus haut possible. Elle avait préparé à côté d’elle le matériel qu’elle avait pu, c’est-à-dire une bassine d’eau chaude et un couteau, mais elle mourait de peur : elle avait si souvent vu des enfants passer à l’accouchement faute de soins… Son calvaire cessa bientôt. Elle expulsa la gamine, car c’était une fille, et trouva juste la force de couper le cordon et de lui donner les tout premiers soins avant de s’endormir… pour la dernière fois, tenant son bébé dans ses bras.

Quelques heures après que Clarisse eût cessé d’hurler, sa voisine la plus proche osa passer la porte, les vit toutes les deux, et desserra les bras raidis de la mère pour emporter le bébé. Elle s’en occupa jusqu’à ce qu’elle eût deux ans, après quoi, elle la vendit à une autre femme en mal d’enfants, qui mourut quelques années plus tard. L’enfant fut dès ce jour livrée à elle-même, ne passa jamais par aucune institution, s’accrochant à la vie aussi fort que sa mère avait lutté pour la lui donner. La dernière femme, celle-là qui avait payé pour l’avoir, l’aima, cette gamine, et lui donna un prénom. Elle venait tous les soirs la border et restait des heures à sourire en la regardant dormir. Ce visage, ce sourire et cette petite pièce éclairés par la lueur de la lune qui tombait de la fenêtre, furent les choses qui composèrent les premiers souvenirs de Jeanne.

 

-7 décembre 1899-

 

La police se présenta chez madame la comtesse de Jaucourt.

  • Assassinée ? Vous êtes sûrs que c’est bien elle ? Jonathan Marcus, le commissaire, acquiesça.

Ils venaient lui annoncer la mort d’Alice Navarre, la veille au soir, alors qu’elle sortait tout juste de chez elle. On l’avait retrouvée dans la Seine. Son cadavre flottant avait été découvert le matin même, vers les cinq heures. La comtesse s’assit sur un fauteuil dans l’entrée, et resta un moment sans rien dire. Ce n’était pas qu’elle estimait particulièrement son personnel, mais tout de même… Alice… Assassinée.

  • Mais, pourquoi ? demanda-t-elle enfin.

  • Nous n’en savons encore rien. Un maniaque, nous ne voyons que cette hypothèse pour l’instant. Ou peut-être une dispute qui aurait mal tournée. Lui connaissez-vous quelqu’un de proche? La comtesse nia.

Elle savait à peine le prénom de ses gens, comment en saurait-elle plus ? Après avoir bravement surmonté la nouvelle, et écouté les explications des policiers, qu’elle trouva longues et empreintes d’une violence dont elle se serait bien passée, elle les congédia sans ménagement, s’enferma dans sa chambre rose, si rassurante, et n’y fut pour personne de toute la journée, excepté pour demander ses sels.

 

-23 décembre 1890-

 

Jeanne n’était plus une petite fille depuis quelques années déjà, elle avait d’ailleurs grandi plus vite que les autres, mais les jouets la fascinaient toujours autant, et elle rêvait, en regardant les magnifiques vitrines de Noël de la Samaritaine, d’avoir elle aussi une poupée à tenir contre elle, à habiller, à coiffer, à embrasser. Depuis quelques mois, elle logeait chez une concierge qui l’avait prise sous son aile. Elle goûtait à un semblant de foyer depuis la première fois de sa vie et commençait seulement à s’y abandonner. Elle regardait la vitrine et sourit en reconnaissant sur deux petites filles de porcelaine les créations de sa « petite mère ». Sylvette Huchet était couturière, elle travaillait vite et bien, et arrivait à gagner sa vie correctement. Jeanne enviait ce talent et aimait regarder les doigts agiles tirer de longues aiguillées régulières. On aurait dit une adroite araignée : elle faisait, comme cet insecte, des merveilles avec un rien. Sylvette était connue, les clientes affluaient.

Jeanne s’imagina, quelques années plus tard, en sa compagnie, tirant toutes deux l’aiguille près d’un poële réconfortant. Jeanne était fière de sa « petite mère » : elle ne connaissait pas une seule femme qui, comme elle, arrivait à vivre de son emploi comme cela. Les ouvrières à domicile se faisaient souvent racheter leur marchandise à très bas prix, et était parfois obligées de s’adonner à la prostitution. Pas elle. Son emploi de concierge l’aidait, et tout ce qu’elle avait gagné dans la vie, elle ne le devait qu’à elle-même. Elle savait se battre.

Jeanne enfonça ses poings dans ses poches pour se réchauffer, et continua son chemin. Elle serait bien restée encore à regarder tout ce petit monde fabuleux, ces scénettes animées, mais le froid la gagnait. La tête baissée comme cela, elle trouva par hasard une petite pièce de cinq centimes, celles avec la tête de Cérès dessus. Elle la prit et la mit dans sa poche. C’était peut-être son jour de chance… Elle continua le long des rues pour arriver devant chez elle. « Chez elle », pensa Jeanne, comme c’était agréable de pouvoir utiliser ces mots-là…

Elle poussa la porte de la conciergerie et s’apprêta à lancer son bonjour habituel, mais « petite mère » n’était pas à sa place favorite, comme toujours, près du poële. Elle était peut-être partie faire réparer la machine à coudre qu'elle avait cassée le matin et dont elle ne pouvait se passer… La gamine ne vit pas que la machine était toujours au milieu de la pièce.

Jeanne osa entrer dans la chambre de sa petite mère pour voir si elle n’y dormait pas. En plein milieu de l’après-midi, il y avait peu de chances, mais elle était souvent fatiguée en ce moment. C’était l’hiver qui faisait cela… Jeanne ouvrit la porte et poussa un cri affreux en voyant le lit. Son cœur manqua d’éclater de douleur et d'horreur.

Melle Huchet était allongée, jetée en travers du matelas, dans les draps froissés et imbibés de son sang, morte, les paupières et la bouche absurdement cousus de gros fil noir.

 

-16 avril 1876-

 

Les cerisiers du jardin de derrière étaient en fleur. Éléonore avait installé là sa chaise. Le soir tombait, et des nuages rose et orange s'effilochaient au-dessus d'elle. Elle se sentait bien ici. Les hauts murs la protégeaient, les arbres et les fleurs autour d'elle faisaient comme un tableau de tâches de couleurs. L'air était doux. Le début du printemps, c'était la période qu'elle préférait, comme si le soleil renaissant faisait de nouveau couler en elle la sève qui s'était figée durant l'hiver. Elle entendit des pas derrière elle, dans la mousse et les graviers. Victor venait à elle.

  • C'est demain que vous allez leur annoncer, alors... Lui demanda-t-il doucement en posant sa main sur son épaule.

  • Exactement.

  • Je ne comprends pas pourquoi vous avez attendu si longtemps. Quel plaisir pouvez-vous trouver à un travail si répétitif ?

  • Ce travail, je le fais depuis des années. Je sais qu'il n'est pas très gratifiant, absolument mal payé, éreintant, et tout ce que vous vous voudrez, mais c'est ma vie. Peu importe ce qu'elle fut avant vous, j'ai du mal à m'en défaire. Et puis je crois que je n'ai pas encore tout à fait réalisé que ce que nous vivions n'était pas un rêve...

  • Je comprends. Éléonore le regarda : il était toujours debout, les yeux dans le vague.

  • Prenez une chaise et asseyez-vous près de moi. Il la regarda et enleva sa main de son épaule.

  • Merci. Mais il resta immobile. Dans deux jours, continua-t-il, nous serons mari et femme, et nous aurons l'éternité devant nous. Pourtant les heures qui nous séparent de cette éternité me semblent insoutenables. Je voudrais que vous fussiez déjà mienne. Éléonore baissa la tête. Il soupira, puis changea de conversation :

  • Pourquoi tenez-vous tant à leur dire que votre vie va changer ? Vous ne ferez qu'ajouter de la jalousie à leur mépris. La vantardise et la revanche ne sont pourtant pas de votre tempérament...

  • Peut-être, répondit-elle en se levant, mais je ne les verrai plus jamais après...

Victor ne sut pas si c’était du regret ou de l'aigreur qui perçait dans sa voix quand elle prononça cette phrase. Elle se leva, rentra dans la verrière et après quelques instants, il la suivit.

 

- 15 décembre 1899 -

 

Mathilde referma la porte derrière elle tout doucement. Son maître, contrairement à ses habitudes, dormait encore. Depuis que cette jeune fille venait les visiter, certaines choses avaient changé ici. Une certaine nonchalance, un certain optimisme qui n'avaient jamais existé auparavant régnaient dans la maison. Monsieur lui avait demandé de lui faire des pains d'épices pour le dessert ! Cela n'était pas arrivé depuis... depuis la dernière fois qu’une jeune femme autre qu'elle avait mis les pieds ici. Mathilde se sourit à elle-même. C'était dommage que son maître se remette à aimer la vie si tard.

Elle arriva au marché. Il était encore tôt, et la neige tombée la veille avait été ramassée en tas sur les trottoirs. Les marchands, derrière leur étalage, installaient leurs produits. Mathilde choisit ses ingrédients en prenant son temps, malgré le froid. Cela lui faisait plaisir de cuisiner pour quelqu'un d'autre qu'un vieux bonhomme tout sec qui refusait à chaque fois ses plats. Elle paya le tout à la vendeuse, et pour rentrer, passa devant le temple. Chaque fois, elle donnait une pièce à une vieille mendiante aveugle qui avait fait du parvis son domicile. Et chaque fois, la mendiante souriait pour la remercier, comme si elle la reconnaissait. Cette fois-ci ne fit pas exception, et une petite pièce tinta dans sa timbale.

 

-23 décembre 1890-

 

  • Eh, Lucie, vient donc un peu voir ici, qu'on rigole… Fernand attrapa la jeune femme par la taille et l'attira sur ses genoux.

  • Plaisante pas, rétorqua Lucie en se dégageant de son étreinte. Elle renversa un peu du verre qu'elle tenait sur sa jupe. C'est fin, ça! Elle soupira et posa le verre sur la table, puis essuya ses mains dans son tablier. Regardes-moi ça! Tu me payes le tout je te préviens.

  • Fais pas ta bourgeoise! Fernand posa tout de même une pièce sur la table, qu'elle empocha rapidement.

Comme c'était, ce soir-là, le seul client du café, Lucie retourna à son comptoir et s'accorda quelques secondes de rêverie. Dehors, à travers les petits carreaux jaunes, elle voyait la neige tomber. Un instant, elle s'imagina que c'était des pétales de cerisier, et se mit à frissonner, sans trop savoir pourquoi. Le temps qu'elle essaye de rappeler ses souvenirs à elle, un nouveau client était entré sans qu'elle s'en aperçoive. Il faut dire qu'il n'avait pas fait un bruit en poussant la porte. Il s'assit à une table dans le fond, et commanda, presque sans un mot, une absinthe. Lucie lui apporta ce qu'il avait demandé, et en profita pour l'observer: il ne ressemblait en rien à ses clients habituels, avec son manteau noir en bonne laine, qui sentait son richard à plein nez. Il n'avait d'ailleurs pas l'air d'avoir l'habitude de boire: il fit une grimace en avalant la première gorgée d'alcool. Il sembla à Lucie qu'elle l'avait déjà vu, mais pas ici, ailleurs, dans d'autres circonstances.

Ce fut seulement quand il vint payer sa bouteille qu'elle se rappela: en voyant sa chevalière, marquée d'un F, elle revit l'homme qui presque quinze ans auparavant venait tous les vendredi à l'usine et après qui elle avait tant soupiré... Elle se revoyait encore, toutes les fois où elle lui avait courut après à l'usine, et toutes les fois où il l'avait sèchement renvoyée.

Il avait tellement changé! Ses cheveux étaient devenus presque gris, son visage aussi, et il y avait un affaissement un lui, un petit quelque chose d'indéfinissablement triste, de recroquevillé, de fatigué qu'il n'avait jamais eu auparavant.

  • Eh ben, drôle d'oiseau que ct'homme-là, commenta Fernand quand il fut parti.

  • Ça, t'as raison. Quand un homme comme ça est dans la pièce, il y fait plus froid que la neige dehors.

 

- 15 décembre 1899-

 

Jeanne sonna à la porte. Mathilde avait cuisiné toute la journée, aussi, ça sentait bon la cannelle et la chaleur des pâtisseries dans toute la maison. La domestique était alsacienne, elle avait pris plaisir à refaire des recettes de sa région, les mêmes petits gâteaux secs et épicés que lui faisaient sa mère, et sa grand-mère avant elle.

  • Bonjour ma jolie. Monsieur est en haut, il t'attend, lança Mathilde pour l'accueillir. Tu veux bien lui monter ça ? Elle lui tendit une assiette pleine de biscuits secs :

  • Ça sent bon. Je peux ? Demanda timidement Jeanne.

  • Ils sont là pour ça, lui répondit Mathilde en souriant. Jeanne en choisit un en forme d'étoile, recouvert de sucre blanc.

  • C'est le plus joli, dit-elle comme pour se justifier, et elle monta au premier étage, l’assiette dans une main, le gâteau dans l’autre.

Elle poussa la porte de l’atelier avec l’épaule. Victor était assis sans rien faire, un livre à la main qu'il ne lisait pas, le regard tourné vers la fenêtre. La cheminée, pour une fois, était allumée. Les flammes achevaient de consumer les corps de deux marionnettes. C'étaient ceux de la boîte à musique que Victor avait faite bien des années plus tôt. Mais Jeanne ne les vit pas:

  • Un gâteau ? Proposa-t-elle en lui tendant l'assiette et en croquant dans l'étoile. Victor détacha son regard de la fenêtre. Son visage était totalement défait, ailleurs, ses yeux humides. Ce détail marqua Jeanne. Elle ne l'avait jamais vu pleurer.

  • Merci. Il se servit mais ne mangea pas.

  • Ça ne va pas ? Victor ne s'attendait pas à une question aussi directe. Il ne s’était pas encore tout à fait habitué à la spontanéité de la jeune fille. Il balbutia :

  • Si... Si... Tu ne dois pas peindre ton visage, aujourd'hui, non ?

Jeanne travaillait depuis quelques jours à une marionnette un peu spéciale : elle voulait qu’elle soit le portrait de Victor. Il avait trouvé cette idée bizarre au début, puis s’était dit qu’il avait fait bien pire de son côté.

  • En effet. Jeanne posa l'assiette sur la cheminée. Le portrait de la jeune fille rousse avait de nouveau disparu. Où est-il ? Demanda-t-elle à Victor en lui montrant la place vide. Cette femme doit être un fantôme, elle ne cesse de disparaître et d’apparaître. Victor sourit sans rien dire, et baissa les yeux au sol. Jeanne ne croyait pas si bien dire...

  • Je l'ai enlevé. Je n'en ai plus besoin. Jeanne s'assit à la petite table que Victor avait installée pour elle et commença à préparer son matériel.

  • Qu'est-ce que vous lisez? Demanda-t-elle insouciamment.

  • Oh, un poète anglais. Pope, répondit-il, toujours ailleurs.

  • Vous lisez l'anglais? Jeanne pressa un tube de couleur rouge dans une soucoupe et commença son mélange.

  • En effet.

  • C'est épatant de pouvoir comme ça comprendre une autre langue. Moi j'aurais l'impression de déchiffrer des codes secrets.

  • Il n'est pas toujours bon d'en savoir trop. Moi, j'aimerai mieux être comme toi, et n'avoir jamais connu certaines choses.

 

-17 avril 1876-

 

Éléonore n'était toujours pas revenue. Victor avait un mauvais pressentiment. Cela n'aurait pas dû prendre autant de temps... Il s'habilla sans y penser et se retrouva dans son jardin il ne sut comment. Il aurait dû faire atteler la voiture, pour aller jusqu'à Montreuil. Maintenant il allait devoir s'y rendre à pieds. Mais le temps était doux, et même s’il était pressé, cela serait agréable. Victor sortit du jardin. Un pétale de cerisier se posa un instant sur sa bouche. Il l’enleva en souriant, se rappelant l'histoire absurde et gamine qu’Éléonore lui avait raconté à ce sujet : sa mère lui disait, petite fille, que ces pétales étaient en réalité les ailes de fées minuscules.

Deux rues après la sienne, il y avait une voiture qui stationnait, attendant des clients. Victor monta dedans, et annonça l'adresse au cocher :

  • 152 rue de Paris, à Montreuil. Il n'avait pas d'argent, il proposa de lui payer le double au retour.

Étrangement, le cocher accepta ce marché pourtant risqué. Mais le voyageur avait l’air d’un homme honnête. Arrivé devant l'usine de cartonnage, Victor lui demanda de l'attendre ici. Il n'en aurait pas pour longtemps. Quand il entra dans les bâtiments, celui-ci était en effervescence. Les ouvriers n’étaient pas à leur poste. D'habitude, Victor passait d'abord par le bureau de M. Besson. Aujourd'hui, ce fut lui qui vint à lui.

  • Que se passe-t-il ?

  • Une dizaine d'ouvrières, dont un contremaître, s'est envolée dans la nature. On ne les a pas revues depuis leur pause ce midi. M. Besson agita un papier dans sa main. C'était la liste des filles disparues. Alors forcément, les autres sont en émoi. Elles pensent à un complot ourdi par je ne sais qui... Impossible de les faire travailler, jusqu'à ce que je propose de leur supprimer leurs trois francs journaliers.

Victor demanda de quel département étaient les filles disparues, sentant confusément que son ami répondrait : « du département peinture ».

  • D’un peu tous les départements, en fait. On a une vernisseuse, une plongeuse… Enfin. Elle prenait toutes leurs pauses ensemble. Une boule d'angoisse enserra la gorge de Victor. C'était cette heure précise qu'Éléonore avait choisie pour leur annoncer qu'elle ne reviendrait plus jamais à l'usine, parce qu'elle allait l'épouser. Il demanda à voir l'endroit.

  • À vrai dire, je n'en sais rien... Si je devais surveiller toutes mes employées... C'est une vraie volière, ici. Ce qui est sûr, c'est que si je les revois, ça sera uniquement pour leur dire de ne plus travailler ici.

Victor, fébrile, se dirigea vers le département peinture sans prendre le temps de finir là sa conversation avec M. Besson, qui resta interloqué, planté au milieu du couloir. Victor traversa l'allée qu'il avait si souvent empruntée: la place habituelle d’Éléonore était vide. Celle de sa voisine aussi. Il demanda à une jeune femme si elle savait où ses camarades mangeaient le midi. Elle n'en savait rien, cela faisait seulement deux jours qu’elle était là, mais une autre ouvrière, qui avait suivi la conversation, répondit tout bas :

  • C’est bien parce que c'est vous que je le dis. De l'autre côté de l'usine, près des fours à porcelaine, dans la cour.

  • Vous y alliez, vous ?

  • Non, c'était interdit, et moi, je mange seule, en général.

  • Vous connaissez Éléonore ?

  • Comme ça. Elle et Lucie font partie des disparues, non ?

  • Pas Éléonore, intervint la débutante. Ce matin, elle n'était déjà pas là.

Victor les remercia toutes les deux. La boule d'angoisse descendit dans son estomac, ses tempes battaient à se rompre. Il dirigea ses pas vers la cour dont elles avaient parlé. Celle-ci était déserte. Les cerisiers en fleurs étaient la seule forme de vie ici, le reste était gris, mort. Il y avait même, à droite, contre un mur, un immense tas de corps en papier mâché, verdâtres, pas encore peints. Les rebuts sans doute. Le grotesque de ces minuscules cadavres dégoûta Victor. Il se figea sur place, puis s'approcha de la porte du premier four. Il y en avait trois alignées, presque des pièces à part entière. Il tira la porte et enleva immédiatement sa main : la poignée était brûlante. Par la petite fenêtre à hauteur d’homme, pas plus grande que la page d'un in-16, il put voir des centaines de têtes incandescentes, aveugles, qui cuisaient. Les deux autres fours ne renvoyaient aucune lumière. Dans le second, on voyait, en observant bien, que les têtes étaient encore un peu rouges. Quand Victor s'approcha du troisième, la porte en était fumante, mais moins chaude que les autres.

Il pesa de tout son poids sur le loquet et tira la porte. Celle-ci était si lourde qu'il dut utiliser les deux mains et toutes ses forces pour l'ouvrir. Une bouffée de chaleur suffocante s'échappa de l'ouverture. Victor se recula brusquement pour laisser refroidir l'intérieur. La cuisson, qui venait juste de finir, avoisinait encore les mille degrés. Victor sortit dans la cour attendre que la chaleur soit supportable. Mais il ne put patienter, il fallait qu'il voie. Il retira donc sa veste, son gilet et son chapeau et prit un mouchoir pour le poser sur son nez. Il alla alors jusqu'au dernier four, embrassa toute la scène d’un rapide regard, ferma la porte de rage, d'un coup de pied, comme si elle ne pesait rien, et retourna s'effondrer de douleur dans la cour.

Les têtes en porcelaine encore un peu rouges de la fusion et la lumière du jour avaient éclairé ce qu’il avait redouté de voir depuis le début: sur le sol, gisait ce qui restait du cadavre calciné d'Éléonore. Un corps charbonneux, comme un morceau de bois, en cendres à l’épaule droite ainsi qu’aux mains, et recroquevillé sur lui-même dans une expression d'horreur extrême. La chaleur montant lentement l'avait étouffée. Elle avait été brûlée vive. On l'avait enfermée là, et son supplice avait duré des heures, mais derrière la lourde porte, personne n'avait pu l'entendre.

Victor hurla de douleur, laissa les flots de larmes remplacer les cris, et mille sentiments divers, comme des aiguilles, remplacer les larmes : c'était à la fois la douleur, l'horreur, l'incompréhension, l'abandon, qui perçaient tour à tour son cœur comme autant de poignards. Éléonore avait été assassinée. Ces quatre mots anéantirent sa vie.

Des pas résonnèrent sur le pavé derrière lui : Emile Besson l’avait suivi.

  • Qu'y a-t-il? Celui-ci tenait toujours la liste des disparues dans la main.

Victor, malade, leva la tête vers lui, ou plutôt vers sa main agitant le bout de papier beige comme une promesse de soulagement. Il se releva comme il put, les yeux pleins de larmes, le visage rouge, arracha le papier des mains de son ami et remonta dans la diligence qui l’attendait toujours. Annoncer son adresse au conducteur fut la seule parole qu'il prononça ce jour-là, la seule chose humaine qu'il accomplit en toute lucidité. Pour le reste, c'était un mort-vivant qui avait pris sa place. Victor Féridis était mort au monde.

Quand Emile Besson, quelque temps plus tard, ouvrit la porte du troisième four pour comprendre le pourquoi de la détresse de son ami, un courant d'air, une brise fraîche d'avril se glissa dans la pièce, amenant avec elle quelques pétales de cerisiers de la cour et emportant un peu d'Éléonore en retour. Emile Besson ne trouva qu'un tas de cendres sur le sol, quelques petits morceaux de ce qu'il prit pour des restes de porcelaine blanche, et n’y fit pas attention. Les dents d'Éléonore, c'était tout ce qui restait d'elle.

 

-25 décembre 1899-

 

Mathilde avait cuit huit fournées de biscuits d'Avent, les pains d’épice ayant été tous dévorés à peine étaient-ils sortis du four. Nul doute que c'était beaucoup trop pour deux vieilles personnes et une jeune fille maigre comme un cent de clous, mais cela l'avait enthousiasmée à un tel point qu'elle était partie sur sa lancée sans pouvoir s'arrêter. Elle avait déjà pensé en donner aux enfants du quartier, si jamais il en restait. C'était Noël aujourd'hui, elle pouvait bien en faire cadeau.

Il n'y aurait pas de Noël blanc cette année, regretta-t-elle en regardant le jardin par la fenêtre. La neige était tombée pourtant, mais les flocons fondaient à peine avaient-ils touché le sol.

Jeanne, au même moment, était à sa loge, et d'humeur toute particulière. Elle n'avait jamais vraiment aimé Noël, peut-être parce qu'elle l’avait si souvent passé seule, mais cette année, c'était différent. Pour la première fois depuis longtemps, elle avait deux personnes dans sa vie à qui faire plaisir. Elle avait cousu pour Mathilde, qui se plaignait toujours du froid, une capeline en laine épaisse qu'elle avait rebrodée à la main de motifs un peu naïfs. Pour Victor, elle pensait avoir trouvé le cadeau parfait : ce n'était pas vraiment un cadeau banal, non, c'était en réalité un tout petit chaton. Une minuscule boule de neige aux yeux bleus qui savait à peine tenir sur ses pattes. Elle l’avait trouvé dans un paquet de chiffons de la cour de son immeuble. Il était seul, les autres chats de la portée avaient dû être décimés par les animaux errants ou le froid. Elle avait pensé que deux natures solitaires pouvaient bien s'accorder entre elles. Tenant le petit chat bien serré au creux de son châle, elle quitta sa loge pour rejoindre M. Féridis et Mathilde et qui sait, passer un bout des fêtes avec eux.

Mathilde l'accueillit à bras ouverts. Elle s'était donnée du mal pour le dîner, sachant déjà qu'ils seraient trois pour le partager. Jeanne avait mis depuis son arrivée un peu d'agitation et de nouveauté dans sa vie, aussi elle tenait à lui faire plaisir. D'ailleurs, pour ses étrennes, elle avait trouvé au marché une boîte à ouvrage qui la ravirait sûrement. Pour préparer la soirée, elle avait reproduit pour le repas un chemin de table trouvé dans un journal de dames, décoré un peu l'austère salon et allumé plus de bougies et de lampes que nécessaire. Mathilde, très pieuse, tenait à fêter la naissance du Christ plus dignement que jamais. Sortant le petit chat de son corsage, Jeanne demanda un panier à Mathilde pour le mettre à l'intérieur. La vieille dame s'extasia en le voyant.

  • Qu'il est beau ! C'est une excellente idée que tu as eue là, je suis sûr que ça lui fera plaisir !

  • Où est-il ? demanda Jeanne à propos de Victor.

  • Là-haut, comme toujours, du moins très certainement, lui répondit-elle. Il était en train de terminer quelque chose d'important, à ce que j'ai cru comprendre. Je ne l’ai pas encore entendu de la journée. Va le voir.

Jeanne, laissant le panier avec le chat à Mathilde, monta les marches jusqu'au premier étage, tourna lentement la poignée et ouvrit la porte de l’atelier.

En découvrant Victor, elle poussa un cri horrible qui se répercuta dans toute la maison, et s'effondra, évanouie, sur le sol.

Au bout d'une corde de rideau de théâtre, au milieu de son atelier chéri, le corps de Victor Féridis se balançait lentement, comme une marionnette grotesque pendue à un unique fil.

 

-20 mars 1876-

 

C'était le premier jour du printemps. Le premier jour où la chaleur et le ciel bleu reprenaient le dessus sur l'hiver qui avait duré bien plus longtemps que prévu. Des merles, des grives et des mésanges s'en donnaient à cœur joie dans le jardin, et Victor regardait les mèches folles d’Éléonore, à peine soulevées par une bise tiède. Elle fermait les yeux au soleil, s'amusait à faire éclore des formes rouges et vertes sous ses paupières puis à les reporter sur tout ce qu'elle regardait. Cela lui semblait des pétales de fleurs, des ailes de fées peuplant les buissons et les arbres du jardin. L'odeur du tilleul sous lequel ils étaient assis saturait l'air, mais il était si doux... Cela changeait des poussières de plâtre et de la peinture.

Éléonore, qui n'était pas habituée à n'avoir rien à faire, rien à penser d'important, avait l'impression de respirer au ralenti, de vivre pour la première fois. Toute sa vie elle avait eu des responsabilités à prendre, des tâches à accomplir, des milliers de petites choses à organiser. Victor lui enlevait tout cela, et paradoxalement la laissait seule avec elle-même, avec son existence, comme si son corps et sa destinée, appartenant à d'autres depuis sa naissance, lui avait été remis à elle seule, dans ses mains propres.

Éléonore fermait les yeux au soleil déclinant, le laissant faire éclore des formes colorées, mouvantes et éphémères derrière ses paupières.

 

-25 décembre 1899-

 

Lucie Vauthier, après la mort de Clara, ne s'était plus représentée à l'usine. Elle avait eu l'intime conviction que c'était là le dernier endroit sur Terre où il lui fallait mettre les pieds. Cela faisait maintenant huit jours qu'elle ne sortait plus de chez elle et se terrait dans son lit : peu importait son salaire quotidien, elle savait que ce n'était plus qu'une question de temps. La mort viendrait bientôt la prendre à son tour. Elle avait bien pris toutes les autres. Au début, Lucie n’avait pas pris garde à la disparition des autres filles : elle savait que la Bazoche avait un mioche à mettre bas, et on lui avait dit que Rosalie la Rousse avait tourné à la prostitution. Et si les autres avaient tourné comme elle ? Et puis la Huchet s'était mise couturière à son compte. Quant à la Sarah, ce n'était qu'une juive, et jamais, même du temps où elles travaillaient ensemble, elle ne s'était abaissée à elle, ne serait-ce que pour lui parler. Sorties de l'usine, Lucie ne s'était plus souciée de leur sort, et avait fini par oublier le lien macabre qui les tenait toutes. Puis, le temps avait passé...

Seulement, deux meurtres commis dernièrement avaient fait remonter à la surface de son cœur, comme un lac trouble, la boue de ses souvenirs : tout d'abord Clara, dont la mort lui avait été annoncée par ce peintre, et puis quelques jours après, cette petite domestique, qui, elle avait lu dans le journal, s'était avéré être Alice Navarre, qui à l'époque venait tout juste de rentrer à l'usine. À ce moment-là, Lucie s'en souvenait maintenant, on lui avait fêté ses quatorze ans. Lucie se rappela ce visage doux et rond de petit ange et l'image de ses cheveux blonds rougis par le sang, de ce même visage fracassé par une pierre, vieillit de près de trente ans, se superposa à celui-ci. Elle frissonna, resserra ses jupes autour d'elle, et remonta ses genoux à son menton.

Pour échapper à ses idées d'angoisse, elle essaya de fixer son attention sur quelque objet réel autour d'elle ; mais la misère de sa chambre ne fit que la ramener à sa propre misère intérieure. Deux larmes coulèrent sur ses joues. Qui que ce soit, quoi que ce vengeur implacable fut, elle ne pouvait s'empêcher d'en concevoir la plus affreuse terreur. Son ventre était tordu de douleur et elle n'avait rien mangé depuis des heures. Elle savait la nature de leur crime passé, c'était même elle qui en avait pris la plus grande part. Mais pas une nuit ne s'était passée sans que les remords ne l’assaillent. Elle ne pouvait plus voir un cerisier en fleurs sans qu’une boule douloureuse ne se forme dans son estomac. Après tout, advienne que pourra..., en conclut Lucie. Mieux valait mourir que de supporter encore ses remords qui lui grignotaient la cervelle comme des vers.

Lucie, ayant pris cette résolution, sentit son ventre se détendre. La mort lui avait laissé un assez long sursis. Elle s'allongea sur son lit et se sentit glisser dans un sommeil sans rêve. Juste au moment de franchir tout à fait la frontière qui sépare les chimères de la réalité, il lui sembla percevoir dans l'encadrement de sa porte l'ombre d'un homme en noir, le visage cadavérique et ridé de la mort, éclairé par la lueur d'une torche infernale.

 

-27 décembre 1899-

 

Jeanne trouva la lettre de Victor sur son bureau, parfaitement alignée dans l'axe du bord du meuble, parallèle à ces outils. Elle esquissa un demi-sourire : elle reconnut bien là les manières du vieil homme. Elle contourna le bureau et posa une main sur le dossier de son siège. Il n'y avait rien d’écrit sur l'enveloppe. Devait-elle, avait-elle le droit de l'ouvrir, de parcourir les dernières lignes écrites de la main de son vieil ami ? Mais, à qui d'autres qu'elle cette lettre aurait-elle pu être adressé ? Jeanne ne connaissait pas de famille à Victor, pas d’amis et non plus, juste Mathilde, qui ne savait lire, et le portrait de cette jolie rousse qui la regardait de nouveau au-dessus de la cheminée. Victor n'aimait pas que l'on touche à ce qui lui appartenait, aussi Jeanne eut-elle quelques scrupules à s'asseoir, mais il n'était plus là pour lui reprocher quoi que ce soit... Cela faisait deux jours qu'il n'était plus là et elle avait pourtant l'impression qu'à tout moment il allait ouvrir la porte de l'atelier. Elle ouvrit l'enveloppe, et sortit quelques feuilles pliées en quatre, qu'elle commença à lire.

« Petite Jeanne.

Tu vas trouver sans doute étrange que ce soit à toi que j'adresse cette lettre et mon testament, mais c'est ainsi. Toi seule auras eu le courage d’entrer dans mon atelier après ma mort et sans ma permission, comme tu l'as déjà fait plusieurs fois d'ailleurs. »

Jeanne se sourit à elle-même.

« Toute ma vie, je n'ai eu qu'un seul but. Conserver le souvenir de la seule femme que je n’ai jamais aimée. Et pour cela, j'ai conçu un moyen qui va certainement te sembler étrange: j'ai voulu construire une automate qui soit sa réplique parfaite et qui puisse reproduire l’apparence la plus exacte de la vie. J'ai passé, depuis sa mort, le reste de ma pauvre vie sur ce projet qui m'est apparu pour ce qu'il était réellement quand tu as commencé à t’immiscer dans ma solitude de vieil homme : un projet insensé, une folie perverse, une dénaturation de tout ce qu'elle a été de beau et de bon. Éléonore est à toi désormais, fais-en ce que tu veux, peu m'importe à présent.

Tout est terminé. »

 

Jeanne leva les yeux de la lettre, et les porta sur la poupée grandeur nature négligemment posée dans le fauteuil. Elle n'avait jamais pensé que cette poupée, que la fille sur le tableau puisse un jour avoir été vivante. Ses yeux gris regardaient dans le vide depuis bien longtemps.

Jeanne retourna à sa lettre, en lut le reste, ainsi que le testament. Victor lui avait légué sa maison, ainsi que tout ce qui s'y trouvait, excepté toute une armoire remplie d'inventions qu’il destinait à un certain M. Besson. C’est-à-dire à Paul Besson, car Emile Besson était décédé quatre ans plus tôt. En souvenir de son ami, Victor avait légué ses inventions à son fils, devenu le successeur de son père à la tête de l’usine.

Heureusement que Jeanne était assise, car la nouvelle l’aurait faite tomber à la renverse. Cette maison, rien qu'à elle? Ce château de contes de fées? Un dernier papier qu’elle n’avait tout d'abord pas vu, tout jaune et fragile d'avoir été plié de nombreuses fois, se trouvait dans l’enveloppe. Elle la secoua et le laissa tomber dans sa main. Elle le déplia, et il lui sembla que Victor avait du faire ce geste bien des fois avant elle. C'était une liste de noms féminins, tous rayés d’un grand trait d'encre noire. Les derniers avaient été tracés d'une main tremblante, comme s'il s'était passé un long moment entre la première rature et les dernières. Jeanne lu ces noms :

« Éléonore Aumance, département peinture.

Rosalie Cercueil, département perruque.

Sarah Lévy, département pose des yeux.

Marie Bazoche, département mécanique.

Sylvette Huchet, département couture.

Clara Saulnier, département peinture.

Alice Navarre, département montage.

Lucie Vauthier, département peinture. »

Ainsi se composait la liste. Jeanne manqua s'étouffer en voyant inscrit le nom de sa bienfaitrice, de sa mère de substitution sur le papier. Qu'est-ce que c'était que cette série de noms ? Qui étaient toutes ces femmes, et pourquoi leurs noms avaient-ils été rayés ? Jeanne arrêta son regard sur le premier, tout en haut : Éléonore... Se put-il que ce fût elle, la seule femme que Victor eût jamais aimée ? Mais qui étaient les autres ? Étaient-elles aussi toutes mortes, à l’heure qu’il était ? Jeanne, saisie d'un sentiment de frayeur, plia les feuilles et les glissa dans la poche de son tablier, jeta un dernier coup d'œil à l'automate, et descendit à toute vitesse les escaliers.

 

-25 décembre 1899-

 

Victor Féridis sortit de l'appartement en descendant les dernières marches très lentement, et plongea la main dans la poche intérieure de sa veste d'hiver. Il en sortit un minuscule carré de papier ainsi qu'un stylo plume. Prenant appui sur le muret qui bordait la Seine, il déplia la feuille et raya le dernier nom: le trait, guidé par les grains de la roche, était très inégal, comme s'il avait tremblé en le traçant. Enfin, il remit le tout dans sa poche. Derrière lui, les premières flammes attaquèrent le dernier étage, celui où logeait Lucie Vauthier, la dernière. Devant lui, un avenir vide et désormais dépourvu de but s’étendait. Il ferma les yeux un instant et leva la tête vers le ciel vide et gris de l'hiver, avant de repartir pour la dernière fois, comme dans son dernier tombeau, au 17 rue des Capucines.

 

-1er janvier 1878-

 

C’était la première fois depuis deux ans que Victor sortait de sa demeure pour se rendre à une fête. Emile Besson avait longuement insisté, appuyé d’Ernestine, pour qu’ils dînent ensemble à l’occasion du Nouvel an. Victor n’avait jamais parlé de la mort d’Éléonore. Emile n’avait donc jamais réussi à comprendre, il n’avait d’ailleurs jamais non plus cherché à comprendre ce qu’il s’était passé ce jour d’avril 1876 pour que Victor devienne si malheureux et ne vienne plus lui présenter ses inventions. Se sentant inconsciemment responsable, puisque c’était au sein de son usine que le chavirement moral de Victor avait eu lieu, il avait tout de même tout fait pour avoir de ses nouvelles et améliorer sa situation. Aussi, il était heureux que Victor ait enfin mis un terme à son isolement.

Ernestine Besson avait tenu à la perfection son rôle de maîtresse de maison et le salon où allait avoir lieu le dîner était magnifique : le sapin de Noël était encore dans le coin, et c’était, avec les bougies qui le décoraient et se reflétaient dans les verres de cristal posés sur la table, une profusion de lumières scintillantes dans toute la pièce. Quand Victor entra dans le salon, annoncé par le domestique, Ernestine se jeta presque sur lui sur lui offrir ses étrennes : son mari lui avait souvent parlé de lui, aussi elle l’avait pris en pitié. Instinctivement, elle avait imaginé que le drame qui l’avait abattu était lié d’une manière ou d’une autre à une femme. En cela, elle n’avait pas eu tort…

Elle lui tendit un grand sac de velours rouge, bien trop grand d’ailleurs pour ce qu’il contenait car en réalité, il avait servi à Emile pour jouer le père Noël auprès de leur premier enfant. Victor l’ouvrit sans que la moindre émotion, à la vue de ce qu’il contenait, ne se lise sur son visage. Seul un tressaillement nerveux contracta sa joue gauche, en un demi-sourire presque cynique. Elle et son mari lui avaient offert un assortiment d’outils pour travailler le bois et fabriquer ses propres marionnettes. Elle fut déçue du peu d’entrain que Victor mit dans son remerciement, ainsi d'ailleurs que dans sa conversation au cours de la soirée. Elle pensait par ce cadeau avoir trouvé un moyen de le dérider un peu : elle n’aurait jamais pu savoir que le gouffre qui s’était creusé dans sa poitrine était si profond qu’il ne pouvait pas se remplir d’une si petite joie, en fût-elle une. Victor était bien loin de tout cela.

Victor fût peu bavard au cours de la soirée : il ne quitta sa chaise que pour rendre à Ernestine les politesses d’usage dues à une hôtesse, ainsi que pour embrasser les invités et leur souhaiter la nouvelle année. Ce geste lui sembla inapproprié. Le temps s'était arrêté pour lui il y avait bien longtemps de cela, et la dernière personne qu'il avait embrassée était morte.

Il quitta pourtant le couple après les derniers invités, en emportant son cadeau toujours emballé dans le grand sac de velours rouge. Depuis la fenêtre, Emile lui adressa un dernier salut, tout en disant à sa femme qu’il était désolé de lui avoir imposé un invité aussi peu enthousiaste.

La neige, toute la nuit, avait sans discontinué recouvert l'île de la Cité, maintenant entièrement blanche. Cinq heures du matin, le monde dormait encore : on avait fêté la nouvelle année il y avait à peine quelques heures, et les rires s’étaient éteints. Seules deux personnes marchaient dans la neige fraîche, pas encore foulée aux pieds.

 

-24 septembre 1876-

 

Mademoiselle Cercueil poussa la porte du café. Elle avait toujours refusé de le faire jusque là mais ce soir, elle avait besoin de se réchauffer. Plusieurs hommes, qui avaient terminé leur journée de travail, étaient attablés ici. Il n'y avait pas une seule femme, excepté la serveuse. Cela faisait plusieurs jours que Rosalie n'avait rien mangé. Elle n'avait pas retrouvé de véritable travail depuis avril et depuis ce matin, elle ne pouvait plus payer son loyer. Elle n'arrêtait pas de se demander comment elle allait pouvoir vivre désormais et comme on arrivait à la fin de septembre, elle redoutait le froid qui allait venir ensuite. Jusque là, elle s'était débrouillée comme elle avait pu, mais maintenant, ça allait être plus difficile. Elle s'assit et demanda une absinthe à la serveuse. Jamais elle n'avait été seule dans un endroit public, mais elle avait tout abandonné du jour au lendemain, son homme aussi. Il n'était pas là pour la protéger. Rosalie enleva son bonnet qui ne lui servait plus à rien, tellement il était fin et troué, et découvrit à tous ses cheveux rouges. C'était presque une invitation.

Un ouvrier trapu avec une casquette sale, en face d'elle, lui lança un clin d'oeil. Elle lui renvoya un sourire gauche et ne baissa pas les yeux. Alors l'homme changea de place pour venir s'asseoir à sa table, tout en faisant signe au patron qu'il prenait pour lui l'absinthe de la demoiselle. Comme elle avait le ventre vide, l'alcool monta rapidement à la tête de la jeune fille, qui se mit à rire stupidement aux blagues grivoises de ce type en face d'elle. Lui ou un autre, se dit-elle, et elle accepta un deuxième verre. Elle était réchauffée.

Quelques temps plus tard, ils sortirent tous deux dans la rue, elle agrippée à son bras, trébuchant, saoule. Arrivés sous un porche mal éclairé, vérifiant qu'il n'y avait personne, Rosalie releva ses jupes. L'ouvrier baissa son pantalon et termina son affaire rapidement. Quand il fut satisfait, il lui glissa quelques pièces dans la main et repartit au café. Rosalie était morte de honte et de dégoût, mais pour ce soir, elle aurait de quoi manger.

 

-14 février 1878-

 

  • Monsieur Féridis! Je suis tellement enchantée d'avoir reçu une réponse à mon carton... lança la comtesse de Jaucourt en s'avançant précipitamment vers Victor. Cela faisait si longtemps... On m'a dit que vous aviez voyagé? Un tressaillement nerveux contracta la joue gauche de Victor en un petit sourire fugace. Il saisit cette occasion inespérée:

  • Eh bien... En effet. Comment expliquer autrement ses deux ans d'absence au monde? La comtesse le regarda durant un long moment sans rien dire. Ce n'était plus du tout le jeune homme timide qu'elle connaissait, il était devenu glacial.

  • Peut-on savoir où? Mais derrière cette question, c'était une foule d'autres qui se cachait. Victor regarda en l'air et inspira longuement, comme si l'atmosphère de ce salon mondain allait lui fournir une réponse.

  • Et bien... d'abord, j'ai parcouru les déserts froids de l'est sibérien, et leurs étendues de neige si immenses qu'on croit qu'on n'en verra jamais la fin. Puis, des montagnes abruptes de l'Europe centrale, j'ai voyagé lentement jusqu'à... vous. Il s'inclina dans une sorte d'ironique révérence. Leur conversation fut interrompue par une jeune invitée de la comtesse, qui fut obligée de faire les présentations:

  • Monsieur du Mas de la Fère, mademoiselle de Cevilly. Si Victor la regarda avec une évidente indifférence, ce n'était pas le cas de la jeune femme.

Mme de Jaucourt se sentit amenée à accueillir d'autres invités. Toute la soirée, qui fut charmante au demeurant, comme toutes les soirées qu'elle donnait depuis la mort de son mari, elle observa le nouveau comportement du comte, qui avait changé du tout au tout. Qu'avait-il bien pu se produire durant ces années d'éloignement pour qu'il devienne tel qu'il était aujourd'hui? Il avait été timide, il était devenu froid. Les rougissements, auxquels il était autrefois sujet, avaient laissé place à un masque de marbre. Les émotions d'autrefois avaient disparu et enlevé la couleur en lui. Il semblait ailleurs. Et il semblait aussi que plus il éloignait les jeunes femmes par ses remarques caustiques et ses silences pesants, plus elles revenaient. A quoi parfois tenait l'attirance... Il termina la soirée entourée d'une nuée de robes de mousseline blanche, et c'était une drôle d'image que de voir cet arbre mort tenter de chasser les papillons qui l'importunaient.

A partir de cet instant, Anna de Jaucourt ne cessa de multiplier les occasions de le voir, mais bien sûr, plus elle s'avançait, plus il s'échappait. Elle était devenue malgré elle papillon amoureux d'une étoile, et ce jeu étrange dura plusieurs décennies...

 

-27 décembre 1899-

 

Jonathan Marcus n'était pas vraiment un agent de police comme les autres. A l’heure où beaucoup s'engageaient uniquement pour la solde, lui était le seul de sa génération à avoir choisi cet emploi par pure vocation. Tout petit déjà, quand les autres jouaient aux gendarmes et aux voleurs, et finissaient immanquablement par fustiger le coupable, lui essayait alors de comprendre les motivations de ce coupable et voulait à chaque fois lui obtenir un procès. Mais les enfants ont leur propre système de justice et souvent le défenseur finissait dans les mêmes conditions que le coupable.

Si Jonathan avait eu, si tôt, de telles dispositions et croyait en la nature humaine, c'est peut-être parce qu'il avait vu, enfant, son père jeté en prison pour le simple motif d'avoir voulu sauver sa famille. Jean Marcus était ouvrier du chemin de fer. Son travail, éreintant, l’achevait de jour en jour. Les dettes s’accumulaient, il avait dû hypothéquer leur maison. Un soir, un huissier s'est présenté chez eux. Jean avait voulu l'empêcher d'entrer en se battant : il l'avait fait tomber par mégarde dans les escaliers. L'huissier en était resté paralysé, Jean avait été envoyé près en prison, où il mourut. Cet accident, Jonathan Marcus ne l’avait jamais oublié, jamais pardonné.

Quand Jeanne s'était présentée au poste de police il y avait quelques semaines de cela, il n'avait pas oublié non plus les regards de mépris que ses collègues lui avaient lancé, et la conclusion de cette bizarre histoire d’automates. Quand il était rentré dans l'atelier du vieil homme, il avait vu lui aussi cette poupée de femme grandeur nature, trop réaliste pour lui. Il avait trouvé cela malsain. Il avait gardé dans un coin de sa mémoire cet épisode.

Alors, quand il fut appelé pour le suicide de Victor du Mas de la Fère, il se le remémora et décida d'enquêter un peu plus qu'il ne l'aurait fait d'ordinaire sur les raisons de cette mort. Il avait l'habitude que les suicidés soient en général des hommes ou des femmes dans la fleur de l’âge, non des vieillards à qui tout semblait avoir réussi par le passé. Un aristocrate ne se suicide pas.

Dans le jardin du 17 rue des Capucines, juste après la mort de Victor, Jonathan Marcus reconnut Jeanne. Ses grands yeux bleus, sa pâleur l'avaient marqué. Elle lui fit un sourire, signe qu’elle l’avait reconnu elle aussi. Elle décida, sur un mouvement de tête, de ne confier qu'à lui seul les lettres qu'elle avait gardées dans la poche depuis le matin, et dont elle n’avait pu se séparer. Elle sut, instinctivement, que c’était ce qu'il fallait faire. Marcus ouvrit l’enveloppe et fut touché de son geste en comprenant qu'elle lui avait confié le testament du vieil homme, et que c'était là peut-être la seule preuve que le comte Victor Emmanuel du Mas de la Fère, dernier porteur du nom, léguait presque la totalité de sa fortune à une simple couturière et à une vieille domestique. Quand il sortit la liste de l'enveloppe, Jeanne le regarda avec une attention sincère. Jonathan ne put s'empêcher de sourire en voyant ses yeux s'agrandir encore plus sous les verres épais de ses lunettes rondes. Elle était jolie.

  • Vous connaissez des noms ? Lui demanda-t-elle. Éléonore était sa femme, je crois. Sylvette Huchet, c'était comme ma mère. Elles sont mortes toutes les deux. Jonathan Marcus lut la liste.

  • Je connais les trois dernières. Clara Saulnier et Lucie Vauthier étaient les employées d'une usine de poupées. Alice Navarre, la domestique d'une comtesse. Mortes toutes les trois également, et toutes les trois d'une manière différente. Vous savez quoi, Jeanne ? La jeune fille fut flattée qu'il se souvienne de son prénom. Je crois que d'une certaine manière, vous aviez raison, la dernière fois que l'on s'est vus.

Jeanne ne répondit rien. Elle avait tout compris elle aussi, et le laissa monter devant elle.

Toutes les formalités nécessaires à un décès furent accomplies ce jour-là et les jours qui suivirent. Le corps fut préparé, le testament fut validé, Victor fut enterré et Jeanne prit possession de la maison, en gardant Mathilde à ses côtés selon les volontés de Victor, mais aussi selon les siennes : non comme domestique mais comme amie, presque comme nouvelle mère.

Jonathan Marcus, deux jours après le décès de Victor, frappa de nouveau à sa porte. Il venait lui expliquer tout ce que leur enquête avait mis au jour sur Victor et les femmes de la liste : toutes avaient, presque vingt ans plus tôt, été employées de l'usine Besson à Montreuil. Elles avaient assassiné Éléonore Aumance, et l'une après l’autre, Victor les avait tuées à leur tour. Toutes, sauf Sarah Lévy : il l’avait épargnée, mais, pour preuve de vengeance, l'avait rendue aveugle. C'était elle qui, quand elle avait su que Victor était mort, avait fini par raconter au commissaire le motif des meurtres et la façon dont ils avaient été commis. Jeanne accusa le coup: c'était Victor qui avait tué sa « petite mère ». Une très macabre coïncidence. Il ne devait même pas le savoir lui-même.

Le 17 avril 1876, profitant du temps de leur pause du midi, où elles se réunissaient toutes comme à leur habitude dans la petite cour entre les deux fabriques, celle des fours à porcelaine, Éléonore était venue annoncer à ses collègues son mariage avec le comte. Les bans seraient publiés sous peu, elle venait pour les quitter. Cette annonce les avait toutes mises dans une rage folle : Lucie avait été la plus jalouse, elle qui l’avait toujours détestée. Comme c’était véritablement insupportable qu’une autre ait plus de chance qu’elle, Lucie s'arrangea à sa manière pour que le mariage n'arrive jamais. À la fin de la pause, Éléonore effacée de leurs vies misérables, leur jalousie bestiale assouvie, elles décidèrent toutes de ne jamais rien dire, et de disparaître. Certaines changèrent d'emploi. Lucie et Clara furent les seules à revenir, mais pour Lucie, ce fut près de quinze ans après. Tout le monde l'avait oubliée à cette époque. Clara, elle, revint deux jours après le drame, mais étrangement, personne ne lui demanda jamais ce qu’il s'était passé, pas même le directeur. Elle semblait porter en elle un fardeau si lourd qu'elle inspirait une pitié immense.

Personne, sembla-t-il, ne s'intéressa non plus à la disparition d'Éléonore. Car personne ne lui avait jamais connu de famille, de proche, d'amour. Personne n'avait jamais su, en dehors de ses meurtrières, que Victor Féridis avait été, famille, ami, amour, tout cela à la fois. Aucun journal ne s'intéressa à la question, aucune enquête ne fut ouverte. Le temps se chargea d'effacer les questions.

Jeanne et Jonathan remirent toutes les pièces du puzzle ensemble. Ils se rendirent compte alors en retournant tout ce qu'ils savaient, que, en plus d'avoir assassinées toutes ces femmes, Victor avait poussé son atroce vengeance jusqu'à les tuer toutes d'une manière appropriée à l'emploi qu'elle occupaient dans l'usine, et c'était ces manières différentes de procéder, ainsi que le temps que Victor avait pris entre chaque meurtre, qui avaient contribué à ce que personne ne remonte jamais à l'assassin.

Jeanne et Jonathan restèrent ensemble toute la journée, puis toute la vie. La maison de Victor, qu'elle n'avait jamais pu, malgré cette sordide histoire, se mettre à détester tout à fait, devint la leur, et celle de tous leurs enfants, et de leurs petits-enfants. Victor avait été la deuxième personne dans sa vie qui lui servait de modèle et qui, chose étrange, lui avait également légué à la fois sa maison, son métier et sa vie tout entière. Le fait que ce fut un assassin ne changea bizarrement jamais les sentiments qu'elle lui avait portés. Il était mort. Jeanne, de couturière, devint fabricante de poupées et acheva en mémoire de Victor l'automate d'Éléonore. Elle avait à peu près soixante ans quand elle posa sur son visage, d’un coup de pinceau expert, la dernière touche de peinture. Jonathan Marcus, après cette affaire, ne cessa de grimper les échelons et devint un commissaire respecté.

En 1902, Jeanne et Jonathan Marcus mirent au monde une première fille qu'ils appelèrent Eléonore. Dans les années 1980, alors que les descendants de Jeanne ne possédaient plus la maison depuis bien longtemps, un avocat s’y installa. Quand il voulut faire construire un parking à la place du jardin de derrière, les entrepreneurs trouvèrent pas moins d’une dizaine d’automates de taille réelle enterrés sous la terre : tous étaient des femmes, et toutes étaient rousses.

 

-31 décembre 1899-

 

La neige avait recouvert les tombes, cachait les couronnes noircies par l'humidité, faisait disparaître les noms sur le marbre. Une procession s'avançait, lentement, tête basse, comme une colonne de fourmis sur du sucre. Le cimetière du Père-Lachaise était silencieux, on n'entendait que quelques corbeaux et les murmures échangés entre la comtesse de Jaucourt et le baron d'Offenstein.

  • Cela faisait depuis le bal que je n'avais pas eu de ses nouvelles... Je ne sais même pas de quoi il est mort, disait la comtesse. C'est sa servante qui est venue me prévenir il y a deux jours, pour que je paie la cérémonie. C'est là qu'elle m'a appris que Victor Féridis était totalement ruiné. En dehors de la demeure de ses ancêtres, il ne possédait rien.

Le visage de la comtesse se renferma. Victor n'avait jamais eu un sou... Et moi qui avait tant espéré tant de lui pendant toutes ces années, pensa-t-elle douloureusement. Une association d'idées la ramena à la nouvelle qu'elle avait apprise la veille, à savoir qu'Irène de Mohrange était retournée en Lorraine. Les deux personnes en qui elle avait placée sa confiance étaient parties...

Le vieux baron, en la voyant si contrariée, releva la tête et la regarda attentivement. Cette cérémonie était minable, pensa-t-il. C'était un enterrement pour un gueux, ça, pas pour un aristocrate. Et voilà comment une si grande famille finissait... Pour la mort de son mari, la comtesse avait fait bien plus alors qu'elle ne l'aimait pas, pas autant que ce Victor qui avait passé plus d'années que lui à ses côtés. A quoi ça tenait, la vie de quelqu'un sur cette terre.... Il se rappelait encore les tentures noires sur sa maison, la paille qu'elle avait fait répandre dans la rue, les milliers de fleurs et les visages graves qui défilaient sans fin chez elle pour dire adieu au mort. Et ici, ils étaient tout au plus une dizaine.

Armand la regarda encore. Elle n'était plus si jolie qu'avant. Tous les obstacles entre elle et lui étaient tombés maintenant, mais il était devenu bien trop vieux... Cet enterrement le lui rappelait d'autant plus. Bientôt, ce serait lui que l'on mettrait dans un cercueil qui disparaîtrait à jamais dans la terre... Armand d’Offenstein n’avait jamais eu beaucoup de religion. Quand il était jeune, les idées du siècle précédent avaient effacé le peu de foi qu'il aurait pu avoir. Maintenant, il ne voyait en contemplant le cercueil de Victor qu'un corps qui pourrirait parmi tant d'autres. Pas de paradis, pas de promesses de salut. Rien qu'un cadavre rongé par les vers. Les seuls bonheurs qu'il avait eus, c'était auprès de ses filles, mariées et loin de lui depuis longtemps maintenant, et auprès de sa chère Anna, qui n’avait jamais voulu de lui.

La procession s'arrêta. On procéda à la mise en terre. Le baron n'écoutait même pas l'oraison funèbre du prêtre. Ce comte Victor avait été bien trop secret durant sa vie pour avoir à sa mort un discours touchant et personnel, autre que celui que l'on servait à tout le monde. Que dirait-on, à son enterrement à lui? Serait-ce plus touchant? Qu'avait-il fait dans sa vie qui méritait de la compassion, de l'admiration?

Ses yeux se posèrent sur les tombes, sur les quelques silhouettes solitaires qui venaient parler à leurs morts, déposer des fleurs. Un regard brillant fixé sur lui l'arrêta. C'était, deux allées plus loin, une jeune fille vêtue de noir, aux longs cheveux noirs nattés sous une capote, avec un petit visage tout rond et pâle comme une lune. Elle ne bougeait pas, les deux mains croisées sur sa jupe, tenant ce qui semblait être une petite marionnette, et regardait leur groupe.

Le baron tourna lentement la tête vers le trou où avait disparu le cercueil du marionnettiste. Cette jeune fille en noir, c'était la jeunesse et la mort réunie, une association étrange qu'il lui semblait être le présage mauvais de la fin de quelque chose d'important. Étrange que Victor Féridis soit mort aujourd'hui, pensa-t-il. Demain, on fêterait la nouvelle année 1900...

  • Terriblement fin-de-siècle, soupira-t-il en tournant de nouveau les yeux sur le côté.

La jeune fille avait disparu.

 

 

 

 

-Epilogue-

 

Et sur la pierre tombale de Victor Féridis, ou plutôt le comte Victor Emmanuel du Mas de la Fère, on pouvait trouver deux choses: une marionnette accrochée aux grilles et qui étrangement lui ressemblait, ainsi que ces mots, les derniers du poème avec lequel tout avait commencé pour lui:

 

« Que la main des amours y grave notre histoire,
et que le voyageur, pleurant notre mémoire,
dise, ils s’aimèrent trop, ils furent malheureux ;
gémissons sur leur tombe, et n’aimons pas comme eux
. »

 

Fin

 

 

 

 



POPE
Lettre d'Héloïse à Abélard

Traduction de Charles-Pierre Colardeau

Dans ces lieux habités par la seule innocence,
Où règne, avec la paix, un éternel silence,
Où les cœurs, asservis à de sévères lois,
Vertueux par devoir, le sont aussi par choix ;
Quelle tempête affreuse, à mon repos fatale,
S' élève dans les sens d' une faible vestale ?
De mes feux, mal éteints, qui ranime l’ardeur ?
Amour, cruel amour, renais-tu dans mon cœur ?
Hélas, je me trompais ! J’aime, je brûle encore !
Ô mon cher et fatal ! ... Abailard ... je t’adore !
Cette lettre, ces traits, à mes yeux si connus,
Je les baise cent fois, cent fois je les ai lus.
De sa bouche amoureuse Héloïse les presse ;
Abailard ! Cher amant ! Mais quelle est ma faiblesse ?
Quel nom, dans ma retraite, osé-je prononcer ?
Ma main l' écrit ! ... hé bien, mes pleurs vont l’effacer !
Dieu terrible, pardonne, Héloïse soupire.
Au plus cher des époux tu lui défends d’écrire,
À tes ordres cruels Héloïse souscrit...
Que dis-je ? Mon cœur dicte... et ma plume obéit.
Prisons, où la vertu, volontaire victime,
Gémit et se repent, quoiqu' exempte de crime,
Où l' homme, de son être, imprudent destructeur,
Ne jette, vers le ciel, que des cris de douleur,
Marbres inanimés, et vous froides reliques,
Que nous ornons de fleurs, qu' honorent nos cantiques,
Quand j' adore Abailard, quand il est mon époux,
Que ne suis je insensible et froide comme vous !
Mon dieu m’appelle en vain du trône de sa gloire,
Je cède à la nature une indigne victoire.
Les cilices, les fers, les prières, les vœux,
Tout est vain, et mes pleurs n' éteignent point mes feux.
Au moment où j' ai lû ces tristes caractères,
Des ennuis de ton cœur secrets dépositaires,
Abailard, j' ai senti renaître mes douleurs.
Cher époux, cher objet de tendresse et d’horreurs,
Que l' amour, dans tes bras, avait pour moi de charmes !
Que l’amour, loin de toi, me fait verser de larmes !
Tantôt je crois te voir, de myrte couronné,
Heureux et satisfait, à mes pieds prosterné ;
Tantôt, dans les déserts, farouche et solitaire,
Le front couvert de cendre, et le corps sous la haire,
Desséché dans ta fleur, pâle et défiguré,
À l' ombre des autels, dans le cloître ignoré ;
C' est donc là qu' Abailard, que sa fidèle épouse,
Quand la religion, de leur bonheur jalouse,
Brise les noeuds chéris dont ils étaient liés,
Vont vivre indifférents, l' un par l' autre oubliés ;
C' est là que, détestant et pleurant leur victoire,
Ils fouleront aux pieds et l' amour et la gloire.
Ah, plutôt écris-moi : formons d' autres liens,
Partage mes regrets... je gémirai des tiens,
L' écho répètera nos plaintes mutuelles ;
L' écho suit les amants malheureux et fidèles.
Le sort, nos ennemis, ne peuvent nous ravir
Le plaisir douloureux de pleurer, de gémir.
Nos larmes sont à nous... nous pouvons les répandre :
Mais Dieu seul, me dis-tu, Dieu seul doit y prétendre.
Cruel ! Je t’ai perdu, je perds tout avec toi.
Tout m’arrache des pleurs... tu ne vis plus pour moi.
C’est pour toi... pour toi seul que couleront mes larmes,
Aux pleurs des malheureux Dieu trouve-t-il des charmes ?
Écris-moi, je le veux : ce commerce enchanteur,
Aimable épanchement de l' esprit et du cœur,
Cet art de converser, sans se voir, sans s' entendre,
Ce muet entretien, si charmant et si tendre,
L' art d' écrire, Abailard, fut sans doute inventé
Par l' amante captive et l' amant agité ;
Tout vit par la chaleur d' une lettre éloquente,
Le sentiment s' y peint sous les doigts d' une amante.
Son cœur s' y développe ; elle peut, sans rougir,
Y mettre tout le feu d' un amoureux désir.
Hélas ! Notre union fut légitime et pure ;
On nous en fit un crime, et le ciel en murmure.
À ton cœur vertueux quand mon cœur fut lié,
Quand tu m' offris l' amour sous le nom d' amitié,
Tes yeux brillaient alors d' une douce lumière ;
Mon âme, dans ton sein, se perdit toute entière.
Je te croyais un dieu, je te vis sans effroi.
Je cherchais une erreur, qui me trompa pour toi.
Ah ! Qu’il t’en coûtait peu pour charmer Héloïse !
Tu parlais... à ta voix tu me voyais soumise.
Tu me peignais l’amour bienfaisant, enchanteur...
La persuasion se glissait dans mon cœur :
Hélas ! Elle y coulait de ta bouche éloquente,
Tes lèvres la portaient sur celles d' une amante.
Je t’aimai... je connus, je suivis le plaisir ;
Je n' eus plus de mon dieu qu' un faible souvenir.
Je t’ai tout immolé, devoir, honneur, sagesse ;
J' adorais Abailard, et dans ma douce ivresse,
Le reste de la terre était perdu pour moi :
Mon univers, mon dieu, je trouvais tout dans toi.
Tu le sais ; quand ton âme, à la mienne enchaînée,
Me pressait de serrer les noeuds de l' hyménée,
Je t' ai dit, cher amant, hélas, qu' exiges-tu ?
L’amour n’est point un crime, il est une vertu.
Pourquoi donc l’asservir à des lois tyranniques ?
Pourquoi le captiver par des noeuds politiques ?
L’amour n’est point esclave, et ce pur sentiment,
dans le cœur des humains, naît libre, indépendant.
Unissons nos plaisirs sans unir nos fortunes.
Crois-moi, l’hymen est fait pour des âmes communes,
pour des amants livrés à l' infidélité.
Je trouve dans l’amour, mes biens, ma volupté.
Le véritable amour ne craint point le parjure.
Aimons-nous, il suffit, et suivons la nature.
Apprenons l’art d’aimer, de plaire tour à tour,
ne cherchons, en un mot, que l' amour dans l' amour.
Que le plus grand des rois, descendu de son trône,
vienne mettre à mes pieds son sceptre et sa couronne,
et que m' offrant sa main, pour prix de mes attraits,
son amour fastueux me place sous le dais,
alors on me verra préférer ce que j' aime
à l' éclat des grandeurs, au monarque, à moi-même.
Abailard, tu le sais ; mon trône est dans ton cœur.
Ton coeur fait tout mon bien, mes titres, ma grandeur.
Méprisant tous ces noms, que la fortune invente,
je porte, avec orgueil, le nom de ton amante :
s' il en est un plus tendre et plus digne de moi,
s' il peint mieux mon amour, je le prendrai pour toi.
Abailard, qu’il est doux de s’aimer, de se plaire !
C’est la première loi, le reste est arbitraire.
Quels mortels plus heureux que deux jeunes amants,
réunis par leurs goûts et par leurs sentiments,
que les rires et les jeux, que le penchant rassemble,
qui pensent à la fois, qui s' expriment ensemble,
qui confondent leur joie au sein de leurs plaisirs,
qui jouissent toujours, ont toujours des désirs.
Leurs cœurs, toujours remplis, n’éprouvent point de vide.
La douce illusion à leur bonheur préside.
Dans une coupe d’or ils boivent à longs traits,
l' oubli de tous les maux et des biens imparfaits.
Si l’homme, hélas, peut l' être, ils sont heureux sans doute,
nous cherchons le bonheur, l' amour en est la route.
L’amour mène au plaisir, l’amour est le vrai bien.
Tel fut, cher Abailard, et ton sort et le mien.
Que les temps sont changés ! ô jour, jour exécrable !
Jour affreux, où l’acier, dans une main coupable,
osa... quoi, je n' ai point repoussé ses efforts !
Malheureuse Héloïse, ah, que faisais-je alors ?
Mon bras, mon désespoir, les larmes d' une amante
auraient... rien ne fléchit leur rage frémissante !
Barbares, arrêtez, respectez mon époux,
seule j' ai mérité de périr sous vos coups !
Vous punissez l’amour, et l’amour est mon crime !
Oui, j’aime avec fureur, frappez votre victime.
Vous ne m’écoutez pas ! Le sang coule ! ... ah, cruels !
Quoi, mes cris, quoi, mes pleurs, paraîtront criminels !
Quoi, je ne puis me plaindre en mon malheur funeste !
Nos plaisirs sont détruits... ma rougeur dit le reste.
Mais, quelle est la rigueur du destin qui nous perd ?
Nous trouvons dans l’abîme, un autre abîme ouvert.
ô mon cher Abailard, peins-toi ma destinée.
Rappelle-toi le jour, où de fleurs couronnée,
où, prête à prononcer un serment solennel,
ta main me conduisit aux marches de l' autel,
où, détestant tous deux le sort qui nous opprime,
on vit une victime immoler la victime,
où, le cœur consumé du feu de mes désirs,
je jurai de quitter le monde et ses plaisirs.
D' un voile obscur et saint, ta main faible et tremblante,
à peine avait couvert le front de ton amante,
à peine je baisais ces vêtements sacrés,
ces cilices, ces fers à mes mains préparés,
du temple tout-à-coup les voûtes retentirent.
Le soleil s’obscurcit, et les lampes pâlirent.
Tant le ciel entendit, avec étonnement,
des vœux qui n' étaient plus pour mon fidèle amant !
Tant l' éternel encore doutait de sa victoire !
Je te quittais... Dieu même avait peine à le croire.
Hélas, qu’à juste titre il soupçonnait ma foi !
Je me donnois à lui quand j’étais toute à toi.
Viens donc, cher Abailard, seul flambeau de ma vie.
Que ta présence encore ne me soit point ravie !
C’est le dernier des biens dont je veuille jouir.
Viens, nous pourrons encore connaître le plaisir,
le trouver dans nos yeux, le puiser dans nos âmes.
Je brûle... de l’amour je sens toutes les flammes.
Laisse-moi m’appuyer sur ton sein amoureux,
me pâmer sur ta bouche, y respirer nos feux :
quels moments, Abailard ! Les sens-tu ? Quelle joie !
ô douce volupté ! ... plaisirs... où je me noie !
Serre-moi dans tes bras ! Presse-moi sur ton cœur !
Nous nous trompons tous deux, mais quelle heureuse erreur !
Je ne me souviens plus de ton destin funeste,
couvre-moi de baisers... je rêverai le reste.
Que dis-je ! Cher amant, non, non, ne m' en crois pas.
Il est d’autres plaisirs, montre-m' en les appâts.
Viens, mais pour me traîner aux pieds du sanctuaire,
pour m' apprendre à gémir sous un joug salutaire,
à te préférer Dieu, son amour et sa loi,
si je puis cependant les préférer à toi.
Viens, et pense du moins que ce troupeau timide
de vestales, d’enfants, a besoin qu’on le guide.
Ces filles du seigneur, instruites par ta voix,
baissant un front docile et s' imposant tes lois,
marchèrent sur tes pas dans ce climat sauvage,
de ces remparts sacrés, l' enceinte est ton ouvrage,
et tu nous fis trouver, sur des rochers affreux,
des campagnes d' éden l' attrait délicieux ;
retraite des vertus, séjour simple et champêtre.
Sans faste, sans éclat, tel enfin qu' il doit être :
les biens de l' orphelin ne l' ont point enrichi ;
de l' or du fanatique il n' est point embelli ;
la piété l' habite, et voilà sa richesse.
Dans l' enclos ténébreux de cette forteresse,
sous ces dômes obscurs, à l' ombre de ces tours,
que ne peut pénétrer l' éclat des plus beaux jours,
mon amant autrefois répandait la lumière :
le soleil brillait moins au haut de sa carrière.
Les rayons de sa gloire éclairaient tous les yeux.
Maintenant qu' Abailard ne vit plus dans ces lieux,
la nuit les a couvert de ses voiles funèbres,
la tristesse nous suit dans l' horreur des ténèbres.
On demande Abailard, et je vois tous les cœurs,
privés de mon amant, partager mes douleurs.
Des larmes de ses sœurs Héloïse attendrie,
de voler dans leurs bras te conjure et te prie.
Ah, charité trompeuse ! Ingénieux détour !
Ai-je d’autre vertu que celle de l’amour ?
Viens, n’écoute que moi, moi seule je t’appelle.
Abailard, sois sensible à ma douleur mortelle.
Toi, dans qui je trouvais père, époux, frère, ami,
toi, de tous les amants, l' amant le plus chéri,
ne vois-tu plus en moi ton épouse charmante,
ta fille, ton amie, et surtout ton amante ?
Viens, ces arbres touffus, ces pins audacieux,
dont la cime s' élève et se perd dans les cieux,
ces ruisseaux argentés, fuyants dans la prairie,
l' abeille, sur les fleurs, cherchant son ambroisie,
le zéphire, qui se joue au fond de nos bosquets,
ces cavernes, ces lacs et ces sombres forêts,
ce spectacle riant, offert par la nature,
n' adoucit plus l' horreur du tourment que j' endure.
L' ennui, le sombre ennui, triste enfant du dégoût,
dans ces lieux enchantés se traîne, et corrompt tout.
Il sèche la verdure, et la fleur pâlissante
se courbe et se flétrit sur sa tige mourante.
Zéphire n' a plus de souffle, écho n' a plus de voix,
et l' oiseau ne sait plus que gémir dans nos bois.
Hélas ! Tels sont les lieux où, captive, enchaînée,
je traîne dans les pleurs ma vie infortunée,
cependant Abailard, dans cet affreux séjour,
mon cœur s' enivre encore des poisons de l' amour.
Je n' y dois mes vertus qu’à ta funeste absence,
et j' y maudis cent fois ma pénible innocence.
Moi, dompter mon amour quand j’aime avec fureur !
Ah ! Ce cruel effort est-il fait pour mon cœur ?
Avant que le repos puisse entrer dans mon âme,
avant que ma raison puisse étouffer ma flamme,
combien faut-il encore aimer, se repentir,
désirer, espérer, désespérer, sentir,
embrasser, repousser, m' arracher à moi-même,
faire tout, excepté d' oublier ce que j' aime.
ô funeste ascendant ! ô joug impérieux !
Quels sont donc mes devoirs, et qui suis-je en ces lieux ?
Perfide, de quel nom veux-tu que l' on te nomme ?
Toi, l’épouse d' un dieu ; tu brûles pour un homme !
Dieu cruel, prends pitié du trouble où tu me vois,
à mes sens mutinés ose imposer tes lois.
Tu tiras du chaos le monde et la lumière,
hé bien, il faut t' armer de ta puissance entière.
Il ne faut plus créer... il faut plus en ce jour,
il faut dans Héloïse anéantir l' amour.
Le pourras-tu, grand dieu ? Mon désespoir, mes larmes,
contre un cher ennemi te demandent des armes ;
et cependant, livrée à de contraires vœux,
je crains plus tes bienfaits que l' excès de mes feux.
Chères sœurs, de mes fers, compagnes innocentes,
sous ces portiques saints, colombes gémissantes,
vous, qui ne connaissez que ces froides vertus,
que la religion donne... et que je n' ai plus,
vous, qui dans les langueurs du zèle monastique,
ignorez de l' amour l' empire tyrannique ;
vous enfin, qui n' ayant que Dieu seul pour amant,
aimez par habitude, et non par sentiment :
que vos cœurs sont heureux, puisqu' ils sont insensibles !
Tous vos jours sont sereins, toutes vos nuits paisibles.
Le cri des passions n’en trouble point le cours.
Ah ! Qu’Héloïse envie et vos nuits et vos jours !
Héloïse aime et brûle au lever de l’aurore,
au coucher du soleil elle aime et brûle encore,
dans la fraîcheur des nuits elle brûle toujours.
Elle dort pour rêver dans le sein des amours.
à peine le sommeil a fermé mes paupières,
l' amour, me caressant de ses ailes légères,
me rappelle ces nuits, chères à mes désirs,
douces nuits, qu' au sommeil disputaient les plaisirs !
Abailard, mon vainqueur, vient s’offrir à ma vue :
je l' entends... je le vois... et mon âme est émue.
Les sources du plaisir se rouvrent dans mon cœur ;
je l' embrasse... il se livre à ma brûlante ardeur.
La douce illusion se glisse dans mes veines :
mais que je jouis peu de ces images vaines !
Sur ces objets flatteurs, offerts par le sommeil,
la raison vient tirer le rideau du réveil.
Non, tu n’éprouves plus ces secousses cruelles,
Abailard, tu n' as plus de flammes criminelles.
Dans le funeste état où t’a réduit le sort,
ta vie est un long calme, image de la mort.
Ton sang, pareil aux eaux des lacs et des fontaines,
sans trouble et sans chaleur circule dans tes veines.
Ton cœur glacé n' est plus le trône de l' amour,
ton oeil appesanti s' ouvre avec peine au jour :
on n' y voit point briller le feu qui me dévore.
Tes regards sont plus doux qu' un rayon de l' aurore.
Viens donc, cher Abailard ! Que crains-tu près de moi ?
Le flambeau de Vénus ne brûle plus pour toi.
Désormais insensible aux plus douces caresses,
t' est-il encore permis de craindre des faiblesses ?
Puis-je espérer encore d’être belle à tes yeux ?
Semblable à ces flambeaux, à ces lugubres feux,
qui brûlent près des morts sans échauffer leur cendre,
mon amour sur ton cœur n' a plus rien à prétendre.
Ce cœur anéanti ne peut plus s’enflammer.
Héloïse t’adore, et tu ne peux l' aimer !
Mais que sens-je ? ô pouvoir ! ô puissance suprême !
Quelle main me déchire, et m’arrache à moi-même ?
Tremble, cher Abailard ! Un dieu parle à mon cœur.
De ce dieu, ton rival, sois encore le vainqueur.
Vole près d’Héloïse, et sois sûr qu' elle t' aime.
Abailard, dans mes bras, l’emporte sur Dieu même :
oui, viens... ose te mettre entre le ciel et moi ;
dispute-lui mon cœur... et ce cœur est à toi.
Que dis-je ? Non, cruel, fuis loin de ton amante :
fuis, cède à l' éternel Héloïse mourante.
Fuis, et mets entre nous l’immensité des mers :
habitons les deux bouts de ce vaste univers.
Dans le sein de mon dieu, quand mon amour expire,
je crains de respirer l' air qu' Abailard respire ;
je crains de voir ses pas sur la poudre tracés.
Tout me rappellerait des traits mal effacés.
Du crime au repentir un long chemin nous mène :
du repentir au crime un moment nous entraîne.
Ne viens point, cher amant, je ne vis plus pour toi,
je te rends tes serments, ne pense plus à moi.
Adieu, plaisirs si chers à mon âme enivrée :
adieu, douces erreurs d' une amante égarée ;
je vous quitte à jamais, et mon cœur s' y résout :
adieu, cher Abailard, cher époux... adieu tout.
ô grâce lumineuse ! Ô sagesse profonde !
Vertu, fille du ciel, oubli sacré du monde !
Vous, qui me promettez des plaisirs éternels,<